Bien sûr, c'est un Modiano : une femme a disparu, et toute une époque avec elle ; un homme la cherche, sans trop y croire ni même savoir vraiment pourquoi. 
Au fil des pages, des pièces s'assemblent, des lieux, des visages, des noms apparaissent, puis s'effacent : les lieux ferment, sont démolis ; les personnages s'éloignent, changent de vie ; les noms se perdent dans le temps, et les visages les suivent. Seul le narrateur semble ne pas changer : homme sans passion, sans couleur ni forme du début à la fin, il se laisse absorber par sa quête, lentement, très lentement, sur l'espace de plusieurs décennies, sans jamais rien révéler de lui-même. Mais s'il est aussi transparent, n'est-ce pas pour nous laisser plus facilement nous glisser dans sa peau ?
Si la mémoire et l'oubli sont au cœur de ce roman, la question de l'identité en est la colonne vertébrale. Qui est cette femme ? Qui sont ceux qui l'ont connue ? Qui est le narrateur ? Et qui sommes-nous donc, nous qui sommes invités à prendre sa place ?
Sommes-nous définis par notre nom ? notre activité professionnelle ? nos liens, qui nous désignent comme l'ami d'untel, le conjoint de tel autre ? Sommes-nous ce que le passé a fait de nous ? Mais qu'est-ce que le passé ? Ce que nos souvenirs nous racontent ? Ce que les souvenirs des autres ont conservé de nous ? Ces souvenirs n'ont souvent pas grand chose en commun : ce que je garde, tu le rejettes ; ce qui me marque t'effleure à peine. Où est la vérité : dans ta mémoire ? dans la mienne ?
Pour nous faire prendre conscience de ces questions, Modiano nous offre de très belles phrases sur ces thèmes de la mémoire et de l'oubli. Et il nous invite dans une ambiance, des décors, des scènes, des conversations, des attitudes que seule l'élégance de sa plume sait dessiner ; et que son évocation de l'oubli parvient à estomper à la perfection. Nous ne pouvons alors nous empêcher, une fois encore, de croire qu'il parle pour nous, qu'il parle de nous. Et les réflexions qui parcourent son roman en deviennent d'autant plus saisissantes.
Mais faut-il chercher à éclaircir toutes les interrogations qu'il soulève ? Rien n'est moins sûr. D'ailleurs n'écrit-il pas : "J'ai peur qu'une fois que vous avez toutes les réponses votre vie se referme sur vous comme un piège, dans le bruit que font les clés des cellules de prison. Ne serait-il pas préférable de laisser autour de soi des terrains vagues où l'on puisse s'échapper ?"
C'est sans doute pour cela qu'il laisse beaucoup de portes ouvertes. Des portes qui donnent sur ce que nous voudrons bien y voir. Et qui continuent de nous appeler même une fois le roman refermé. C'est cela aussi un grand roman : un roman avec lequel nous continuons à vivre après l'avoir fini.

Patrick Modiano - Encre sympathique