Sébastien Fritsch, Ecrivain

12 janvier 2020

Michel Gauthier-Clerc - La belle histoire de la vie

Après avoir savouré la Belle Histoire de la Physique, parue chez le même éditeur, je me suis laissé tenter par cette autre belle histoire. Et le plaisir fut le même. 
Pour explorer ce domaine des sciences tout différent, mais tout aussi varié, les Editions De Boeck Supérieur ont fait appel, évidemment, à un autre auteur. Pour autant, les atouts que j'avais appréciés dans le précédent volume ont été reconduits dans celui-ci.
Tout d'abord les principes de présentation permettent d'avoir en main un ouvrage agréable à lire, dans lequel on peut suivre cette "Belle Histoire" de siècle en siècle ou, si on préfère, piocher des informations ici ou là. Ces principes de présentation sont : une organisation chronologique ; des notions expliquées en une seule page ; une iconographie riche, variée, parfois étonnante et souvent très belle, apparaissant sur la page opposé à chaque article. Cela donne un volume aéré, très visuel et donc très attractif.

Michel Gauthier-Clerc - La belle histoire de la vie

Pour autant, si on regarde plus en détail, on se rend compte que le fond est tout aussi qualitatif que la forme : les "belles" images permettent un voyage visuel de l'infiniment petit à l'infiniment grand, au travers d'une multitudes d'espèces animales ou végétales, d'organes, de cellules, d'objets techniques ou historiques.
Les textes, de leur côté, sont du même niveau : brefs, ils se lisent facilement ; ils restent cependant d'une grande précision, s'appuyant sur des dates, des notions, des noms de scientifiques, qui donnent un panorama très complet de la science de la vie, de l'évolution des connaissances et des théories.
Evolution, écologie, eugénisme, neuroscience, sommeil, reproduction, agriculture, immunité, bioéthique, hormones, parasitisme, fermentation, maladies cardio-vasculaires : voici quelques exemples qui donnent une idée de l'étendue du champ couvert par ce livre (j'aurais évidemment pu faire plus simple en disant : ça parle de biologie !). Quant aux personnages de ce "grand roman", on retrouve évidemment Averroès, Pasteur, Galien, Darwin, Rosalind Franklin et quelques centaines d'autres...
Brièveté et précision des articles pourraient paraître antinomiques, mais il n'en est rien : en haut de chaque page, une ligne chronologique replace la notion abordée par rapport aux théories qui l'ont précédée et à celles qui suivront ; dans la partie inférieure, trois, quatre ou cinq points renvoient vers d'autres pages et donc d'autres notions liées, laissant le choix de s'en tenir à ce que l'on vient de découvrir ou de se lancer dans un grand parcours de connaissances, fait de multiples allers-retours dans le livre. 
Bibliographie, glossaire, pages "zoom" sur des notions plus vastes (méthodes mathématiques, phylogénie, extinction de masse, etc), permettent encore d'alléger les articles, tout en donnant la possibilité aux lecteurs qui le souhaitent d'aller plus loin. 

Cette construction, ce contenu et cette iconographie font vraiment de cette Belle Histoire de la Vie, à l'instar de La Belle Histoire de la Physique, un ouvrage de vulgarisation de haut niveau. Il sera agréable et utile autant aux spécialistes, aux connaisseurs qu'aux curieux, désireux de comprendre et aimer tout ce qui rend unique la Terre qui nous porte.

Un très grand merci aux Editions De Boeck pour ce travail de très grande qualité.

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28 décembre 2019

Ruth Fowler

Ruth Edwards receiving Robert Edwards Nobel Prize in 2010

Comme annoncé il y a quelques jours, je me suis lancé dans la relecture du premier tome de mon roman biographique sur Ernest Rutherford. Mais avant d'attaquer ce travail de polissage, j'ai voulu aller faire un tour à la toute dernière extrémité de mon projet. Ça ne veut pas dire que j'ai écrit les deux ou trois autres tomes en trois jours : j'ai simplement tenu à rédiger le dernier chapitre.
Il met en scène Ruth Fowler-Edwards, la dernière petite fille d'Ernest Rutherford. Cent-deux ans après son grand-père elle s'est rendue, elle aussi, à Stockholm, pour recevoir un Prix Nobel des mains du Roi de Suède.
Mais il y avait néanmoins trois différences essentielles entre ces deux remises de prix : en 1908, Ernest Rutherford avait 37 ans, alors que sa petite-fille était à quatre jours de son 80è anniversaire au moment de la cérémonie qui se tint le 10 décembre 2010.
Par ailleurs, Rutherford obtint le Prix Nobel de chimie, alors que Ruth Fowler-Edwards se déplaça pour chercher celui de "physiologie ou médecine".
La dernière différence, assez décevante quand on connait l'histoire et les principes d'Ernest Rutherford... je n'en parlerai pas : il faudra lire le dernier tome de mon roman... ou consulter le site de la Fondation Nobel.
 
#PrimordiaQuaerereRerum #ErnestRutherford #RuthFowler #NobelPrize
 
Illustration : Ruth Fowler-Edwards et le Roi Charles XVI Gustave
Photo : Frida Westholm
Source : The Nobel Foundation

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26 décembre 2019

Léonor de Recondo - Pietra viva

Lecture ni convaincante ni enthousiasmante. Une langue plutôt banale, autant par son vocabulaire que par son rythme ; des personnages superficiels ou caricaturaux, voire peu crédibles ou incohérents dans certains cas ; un recours excessif à des artifices qui n'apportent rien : rêves et visions de Michelangelo, délires de Cavallino, l'homme qui se prend pour un cheval ; des tentatives de poésie froides, sans saveurs, jetées en quelques vers de loin en loin.
Une fois acceptée l'idée que ce roman n'est pas historique (sauf à considérer le name-dropping comme outil de reconstitution), que le coeur de son propos est le traumatisme de la perte de sa mère vécu à six ans par Michelangelo, le tout saupoudré de quelques évocations des tourments de tout artiste génial (sentiments exacerbés, relations malaisées et douloureuses avec le commun des mortels), il ne reste pas grand chose de cette lecture.
Finalement, ce que je retiendrai de ce roman, c'est une phrase qui n'est pas de Léonor de Recondo, ainsi que le chemin qui m'a mené vers ce livre.
La phrase est de Pétrarque (ou du moins attribuée à cet auteur par l'autrice de Pietra Viva) : ""La mort fait l'éloge de la vie comme la nuit celle du jour."
Et pour expliquer la raison qui m'a poussé à ouvrir ce livre, je remonterai à l'édition 2014 ou 2015 des Assises Internationales du Roman, qui se tiennent annuellement à Lyon.
Léonor de Recondo participait à un débat sur la manière d'appréhender les faits et les personnages historiques dans une fiction (ce qui m'a fait croire que Pietra viva étais un roman historique... ce qu'il n'est pas).
J'étais allé suivre cet échange parce que parmi les trois auteurs invités, il y avait Hugo Boris, que j'apprécie beaucoup et qui venait de publier Trois grands fauves. Il y avait aussi un troisième romancier dont j'ai oublié le nom mais qui avait une réflexion très intéressante sur ce qui différencie l'auteur de biographie romancée et l'historien.
Bien sûr, j'avais une autre motivation pour aller suivre ce débat : j'avais déjà en tête mon projet de biographie sur Ernest Rutherford et cette question de mettre l'Histoire en roman me préoccupait aussi.
Après le débat, j'ai échangé avec Hugo Boris à ce sujet et, bien plus tard, j'ai retrouvé les mêmes interrogations (et des propositions de réponses) dans HHhH de Laurent Binet.
Avec tout cela, j'ai pu décider quelle position prendre par rapport aux événements sur lesquels je bâtis mon roman. Chaque écrivain à sa propre vision, mais celles des autres constituent toujours une source d'enrichissement.
(Bon, finalement, je parle plus de moi que de ma lecture. C'est grave docteur?)

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21 décembre 2019

Grande décision

Ernest Rutherford at 25

Comme dit dans mon précédent message du 30 novembre, j'ai commencé au mois de juin dernier à rédiger une biographie romancée d'Ernest Rutherford.
Après bientôt sept mois de travail, je viens d'entrer dans l'année 1907. 

Sachant que j'ai commencé mon histoire en 1896 (alors qu'Ernest a 25 ans) et sachant qu'il a vécu jusqu'en 1937, je peux estimer avoir réalisé un quart du fabuleux défi que je me suis imposé. 
Un défi passionnant, de par le personnage dont je retrace le parcours, de par ses découvertes révolutionnaires, de par les figures dont il a croisé la route (Marie et Pierre Curie, Paul Langevin, Harriet Brooks, J.J. Thomson et plus tard Hans Geiger, Albert Einstein et tant d'autres). Et puis l'époque, ce tournant entre XIXè et XXè siècles, avec ses prodiges et ses désastres, est une toile de fond fascinante.
Reconstituer ce cadre et redonner la parole à ces femmes et à ces hommes demande un énorme travail de documentation, mais cela procure aussi un plaisir immense quand l'écheveau se démèle et le puzzle s'assemble, le décor prend vie, les personnages s'animent.

Plan of the old Cavendish Laboratory - 1

La documentation, je l'ai accumulée pendant plusieurs années avant de me lancer dans l'écriture. Les travaux de Rutherford, les lieux, les personnages secondaires,je devais me donner les moyens de les connaitre.
Une fois lancé dans la rédaction, j'ai évidemment continuer à rechercher des informations : outre les 13 livres en vrai papier d'arbre que je me suis procurés (dont l'un très ancien, consultable aussi en ligne), j'ai empilé 130 fichiers PDF (dont la thèse de Marie Curie, soutenue à la Sorbonne en 1903, ou bien le livre Radioactivity de Rutherford, paru en 1904 et révisé en 1905, ou encore les mémoires de Joseph-John Thomson, patron du laboratoire Cavendish de Cambridge pendant 35 ans).
A cela s'ajoutent des centaines de photos, de plans, de coupures de presse (provenant de Nouvelle-Zélande, du Canada, de France, de Suisse...)

MAP OF NEW ZEALAND 1899

Un tel labeur (auto-imposé et que l'on pourrait donc rapprocher d'une certaine forme de masochisme) explique donc la durée non négligeable qu'il m'a fallu pour arriver à cette année 1907 et à la 330ème page de mon roman. 

Et puis il y a mon sens du détail (mon obsession pathologique du détail) : j'ai ainsi passé trois jours à retrouver le nom de la bonne d'Ernest et May Rutherford quand ils habitaient à Montréal (elle s'appelait Henriette Elliot). J'ai aussi épluché les avis d'embarquement dans les journaux néo-zélandais pour reconstituer le parcours (lieux, jours précis, noms des navires) suivi par Ernest seul ou par Ernest et son épouse lors de leurs différents voyages dans leur pays natal (j'ai fait la même chose avec les journaux québécois pour leurs voyages transatlantiques). J'ai plongé dans les archives de la ville de Paris pour retrouver l'adresse de Paul Langevin, de Jean-Perrin ou de Pierre et Marie Curie sur les actes de naissance de leurs enfants. 

Acte de naissance d'Eve Curie - 6 décembre 1904

Tous ces détails n'ont résulté bien souvent qu'en un ou deux mots au milieu d'une page. Certains finiront peut-être aux oubliettes lors des relectures successives. Mais je voulais être précis. Je ne pouvais laisser dans l'ombre des personnages, certes très secondaires, mais qui avait partagé, même brièvement la vie du "héros" de mon roman. Il en allait de même avec les lieux, ces lieux qui n'existent pour certains plus du tout sous la forme qu'ils avaient dans les premières années du siècle dernier. Je ne donnerai comme exemple que la rue Gazan, qui longe le parc Montsouris, dans le XIVè arrondissement de Paris et où se tenait la maison de Jeanne et Paul Langevin (voir mon poste précédent pour savoir ce qui s'y est passé le 25 juin 1903). Mais Montréal, Christchurch, Manchester, Cambridge, n'ont, de la même façon, plus grand chose à voir avec ce à quoi elle resemblaient il y a 120 ans.

Certes, toutes ces recherches m'ont "retardé" dans la progression de l'écriture (je mets des guillemets parce que c'est en réalité un plaisir unique, un plaisir d'enfant dans un labyrinthe, ce jeu qui consiste à fouiller les archives, s'immerger dans une époque disparue et tomber, après de longues heures de traque, sur l'information tant convoitée). Mais j'ai aussi eu la "chance" (encore des guillemets) de me voir "offrir", de manière totalement inattendue, une période de quatre mois de "temps libre" (mon stock de guillemets est inépuisable). Quatre mois, c'est une belle opportunité pour faire avancer un projet aussi titanesque. 
Pour tout vous dire (c'est l'heure des confidences... ce qui n'est pas mon habitude), je me suis retrouvé immobilisé suite à une opération du dos... Autant dire que les premières semaines ne furent pas très efficaces en terme d'écriture (taper sur un clavier ou consulter des bouquins de trois kilos en restant allongé, ce n'est pas idéal). 
Heureusement, j'ai peu à peu retrouvé une certaine liberté de mouvement (je marche !) et j'ai alors réussi, progressivement, à rester assis à mon bureau sur des périodes de plus en plus longues. Depuis trois-semaines un mois, je commence à être sérieusement productif. 

Mais cette période va prendre fin. Et la productivité va chuter. Et c'est là qu'une grande décision s'impose. 

Il me reste un mois et demi "d'assignation à résidence", le temps de terminer de réapprendre à marcher convenablement. Il me reste donc un mois et demi pour me consacrer entièrement à mon livre. 
Or, selon les calculs savants exposés dans les premières lignes de cet article, il est totalement impossible de boucler dans ce délai les trente années de la vie de Rutherford qu'il me reste à rédiger. 
Alors j'ai décidé d'arrêter là... pour l'instant. 
J'ai plus de trois cents pages en mains, je viens d'arriver à un point crucial dans le parcours de mon "personnage" : ce que j'ai écrit jusqu'à présent constitue donc un ensemble cohérent, présentable... et déjà tellement riche d'événements, de découvertes, de rencontres !
J'ai donc décidé que ces 300 et quelques pages constitueraient le premier tome de cette grande aventure que fut la vie d'Ernest Rutherford. 
C'est ainsi que le temps qui me reste jusqu'en février, je vais le consacrer à relire, compléter, alléger, corriger, rééquilibrer, vivifier ce premier tome. 
Et faire en sorte qu'il donne envie aux lecteurs de découvrir la suite...

Chercher le principe même du monde - Poste de travail 20 décembre 2019

Légende des illustrations (de haut en bas) (les liens renvoient vers les sources) :
- Ernest Rutherford à 25 ans (1896)
- Plan du rez-de-chaussée du vieux laboratoire Cavendish à Cambridge (1870)
- Carte de Nouvelle-Zélande (1899)
Acte de naissance d'Eve Curie - 6 décembre 1904
- Mon bureau - 20 décembre 2019

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30 novembre 2019

Point d'étape

Voilà six mois que j'ai commencé l'écriture de mon huitième roman, dont le personnage principal est Ernest Rutherford, pour ceux qui n'auraient pas suivi.
Un sacré défi qui m'a demandé des années de travail préparatoire et l'achat de kilos de bouquins dont certaines éditions originales qui ont plus de 80 ans !
Pour tout dire, l'idée de ce roman m'est venue en 2011, l'année du centenaire du "modèle planétaire de l'atome" proposé par Rutherford.
Au 29 novembre 2019, après six mois d'écriture, j'en suis donc à la 235è page... et j'explore l'année 1903 (il me reste donc 34 années à parcourir : vous voyez d'ici le boulot !)
Je viens d'achever un chapitre qui évoque Marie Curie (et de nombreux autres scientifiques de son entourage, réunis autour d'elle le jour où elle a présenté sa thèse pourl'accession au titre de Docteur en Sciences Physique). 
Un chapitre qui fut un beau moment d'écriture (comme j'aimerai en vivre tout le long de ce roman).
Et c'est l'occasion (même si personne ne lit jamais ce blog) de proposer à la lecture le tout premier extrait de ce roman en cours d'écriture. 

 

Début chapitre Marie Curie 1903

 Quelques-uns des invités réunis autour de Marie Curie (le repas se déroule dans la maison de Jeanne et Paul Langevin, rue Gazan à Paris XIV).
Ernest Rutherford, le seul (avec son épouse) à ne pas être français se trouvait à Paris par hasard ce jour-là : il résidait à l'époque à Montréal mais été venu en Europe pour diverses conférences scientifiques. Il s'était arrêté à Paris sur son trajet entre Genève et Londres. Heureux hasard qui a permis cette réunion de grands esprits.

25 juin 1903 - Invités

 

 

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26 novembre 2019

Edward Abbey - Le Gang de la clé à molette

Un gang d'idéalistes en lutte contre le capitalisme, la destruction des ressources naturelles et des paysages, l'abrutissement et l'avilissement imposés par le modèle moderne où l'homme n'est plus qu'un consommateur qui étouffe dans ses villes. Une réflexion intéressante sur notre relation à la Terre, doublée d'une ode aux grands espaces de l'Ouest américain. Un style poétique, bouillonnant, amusant ; quelques passages un peu longuets (avec accumulation de détails techniques pas vraiment passionnants sur les explosifs ou les engins de chantier...), d'autres plus palpitants, certains très émouvants. C'est globalement un beau voyage qui nous balade en funambules sur des frontières aussi minces que l'écart entre oui et non. L'une d'elles s'appelle la légalité ; une autre l'engagement ; une autre encore, l'amitié.

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03 novembre 2019

Alexandra Koszelyk - À crier dans les ruines

Alexandra Koszelyk - À crier dans les ruines

Trois raisons différentes m'ont guidé vers ce roman. La plume de l'autrice, tout d'abord, que j'avais pu apprécier dans des textes courts, publiés sur son blog Bricabook. L'écho que la catastrophe de Tchernobyl fait toujours en moi, ensuite : j'avais dix-sept ans à l'époque et j'ai été marqué par cet événement. Enfin, le projet d'écriture dans lequel je suis plongé depuis plusieurs années, une biographie romancée d'Ernest Rutherford, le père de la physique nucléaire. Tandis que je me penche sur les débuts de la compréhension des processus mis en jeu dans la fission des noyaux atomiques, Alexandra Koszelyk explore l'aboutissement de l'un des mésusages de ce phénomène. Ironiquement, Rutherford disait : "l'énergie produite en cassant l'atome est une chose de peu d'intérêt. Quiconque envisage une source d'énergie à partir de cette transformation des atomes raconte des balivernes" ("The energy produced by the breaking down of the atom is a very poor kind of thing. Anyone who expects a source of power from the transformation of these atoms is talking moonshine"). Il a eu beaucoup de grandes idées... mais celle-ci était une erreur. 
Mais revenons au roman : Pripiat, Ukraine, années 1970 et 80, voilà la toile de fond ; Lena et Ivan sont les deux personnages principaux. Ils sont enfants, puis ados ; ils sont amis, puis amoureux. Leur amitié comme leur amour naissant est exclusif. Aucun humain n'y a la moindre place ; en dehors d'eux-mêmes, ce qu'ils aiment, c'est la nature, la littérature, le dessin. Mais Pripiat est la ville de ceux qui travaillent à la centrale de Tchernobyl. Le 26 avril 1986, tout s'arrête. L'incendie, les radiations, la nature mourante, les bus d'évacuations, les trains, l'exil. La séparation entre Léna et Ivan. 
Puis les années passent. Les ados deviennent adultes, Léna se prend de passion pour la littérature et l'antiquité. Elle prend cinq ans, dix ans, quinze ans. Et décident après vingt ans de revenir à Pripiat. En touriste. 
Cette vie d'exilée en France prend un bonne partie du roman. Et ce n'est pas ce qui m'a le plus convaincu. C'est la raison principale pour laquelle je ressors de ma lecture avec une impression mitigée. J'ai beaucoup aimé les passages qui se déroulent en Ukraine, avant, pendant et vingt ans après la catastrophe. Pripiat, ville artificielle, rendue à la nature après la fuite de tous les humains prend forme de façon très précise sous la plume d'Alexandra Koszelik. La douleur des personnes déplacées, parquées dans des HLM de Kiev puis dans une autre ville nouvelle, copie presque conforme de celle qu'elles ont fuie, est très bien évoquée. La mort qui récolte son dû, année après année, dans la population qui a tout laissé derrière elle, sauf cette fatalité invisible : ce point aussi est très finement transcrit et donne, à mon sens, l'un des plus beaux chapitres du roman : le chapitre 29, un chapitre court, sobre, mais extrêmement puissant. Enfin, Les passages où Ivan s'exprime sont aussi bien plus touchants et évocateurs que la vie de Léna, première de la classe mariée à ses manuels scolaires, isolée de tous, de ses parents, de ses condisciples du collège, puis du lycée, puis de la fac.
Bien sûr, sa difficulté à s'intégrer peut se comprendre (elle a tout perdu et rien ne pourra remplacer son amour, son passé, son pays). On peut aussi interpréter sa façon de chercher dans ses études, dans ses lectures, dans ses travaux sur l'antiquité, comme une fuite vers le passé (un passé de substitution, puisqu'elle ne peut retrouver le sien) et des liens entre Tchernobyl et d'autres catastrophes survenues à d'autres époques (comme pour relativiser, pour prouver que, finalement, ça arrive à n'importe qui et n'importe quand et, d'ailleurs, les habitants de Pompéi ont eu quand même beaucoup moins de chance que ceux de Pripiat, finalement).

De tout cela, il me semble que le thème principal qui se dégage est l'appartenance : à une famille, à un pays, à une histoire, à une caste (ingénieurs, techniciens, paysans ne se mélangent pas, par exemple). Et notre capacité à aller de l'avant est essentiellement basée sur notre attachement à l'une ou l'autre de ces appartenances. Si l'on donne la priorité à ce que l'on est incapable de retrouver, on s'enferme immanquablement dans une douleur sans fin. Mais faudrait-il pour autant renoncer à cette partie essentielle de notre vie ?
Pour expliquer un peu plus mon impression en demi-teinte, je voudrais aussi parler du style du roman : c'est très bien écrit, mais parfois trop bien écrit : alors que la langue employée sert magnifiquement l'évocation de certaines décors ou de certaines sentiments, elle donne aussi, par moment, des dialogues manquant de naturel ; chaque personnage, quel que soit son âge ou son milieu semble s'exprimer comme un livre (de philo ou d'histoire, de préférence) et cela m'a paru en décalage avec la réalité de ces protagonistes, tous différents. Enfin, un dernier petit détail m'a gêné : ce sont les répétitions, assez fréquentes, qui m'ont fait un peu grincer des dents par moment. Bon, bien sûr, je reconnais que c'est une obsession un peu maladive chez moi de traquer les doublons et de sauter sur mon dictionnaire des synonymes si jamais le même mot revient deux ou trois fois à quelques lignes d'intervalle dans mes propres manuscrits. Un lecteur plus équilibré mentalement n'aura sans doute rien remarqué. Mais je tenais quand même à le signaler.  
Cela étant (après avoir été aussi sévère, il faut bien terminer sur un note positive), ce roman vaut d'être lu. Il est intéressant pour sa capacité à faire revivre de l'intérieur le bouleversement des habitants de Pripiat en 1986 et il apporte aussi une réflexion utile sur la place de nos épreuves par rapport à celles qui ont marquées l'Histoire du monde depuis... que l'Histoire existe.

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21 octobre 2019

Patrick Modiano - Encre sympathique

Bien sûr, c'est un Modiano : une femme a disparu, et toute une époque avec elle ; un homme la cherche, sans trop y croire ni même savoir vraiment pourquoi. 
Au fil des pages, des pièces s'assemblent, des lieux, des visages, des noms apparaissent, puis s'effacent : les lieux ferment, sont démolis ; les personnages s'éloignent, changent de vie ; les noms se perdent dans le temps, et les visages les suivent. Seul le narrateur semble ne pas changer : homme sans passion, sans couleur ni forme du début à la fin, il se laisse absorber par sa quête, lentement, très lentement, sur l'espace de plusieurs décennies, sans jamais rien révéler de lui-même. Mais s'il est aussi transparent, n'est-ce pas pour nous laisser plus facilement nous glisser dans sa peau ?
Si la mémoire et l'oubli sont au cœur de ce roman, la question de l'identité en est la colonne vertébrale. Qui est cette femme ? Qui sont ceux qui l'ont connue ? Qui est le narrateur ? Et qui sommes-nous donc, nous qui sommes invités à prendre sa place ?
Sommes-nous définis par notre nom ? notre activité professionnelle ? nos liens, qui nous désignent comme l'ami d'untel, le conjoint de tel autre ? Sommes-nous ce que le passé a fait de nous ? Mais qu'est-ce que le passé ? Ce que nos souvenirs nous racontent ? Ce que les souvenirs des autres ont conservé de nous ? Ces souvenirs n'ont souvent pas grand chose en commun : ce que je garde, tu le rejettes ; ce qui me marque t'effleure à peine. Où est la vérité : dans ta mémoire ? dans la mienne ?
Pour nous faire prendre conscience de ces questions, Modiano nous offre de très belles phrases sur ces thèmes de la mémoire et de l'oubli. Et il nous invite dans une ambiance, des décors, des scènes, des conversations, des attitudes que seule l'élégance de sa plume sait dessiner ; et que son évocation de l'oubli parvient à estomper à la perfection. Nous ne pouvons alors nous empêcher, une fois encore, de croire qu'il parle pour nous, qu'il parle de nous. Et les réflexions qui parcourent son roman en deviennent d'autant plus saisissantes.
Mais faut-il chercher à éclaircir toutes les interrogations qu'il soulève ? Rien n'est moins sûr. D'ailleurs n'écrit-il pas : "J'ai peur qu'une fois que vous avez toutes les réponses votre vie se referme sur vous comme un piège, dans le bruit que font les clés des cellules de prison. Ne serait-il pas préférable de laisser autour de soi des terrains vagues où l'on puisse s'échapper ?"
C'est sans doute pour cela qu'il laisse beaucoup de portes ouvertes. Des portes qui donnent sur ce que nous voudrons bien y voir. Et qui continuent de nous appeler même une fois le roman refermé. C'est cela aussi un grand roman : un roman avec lequel nous continuons à vivre après l'avoir fini.

Patrick Modiano - Encre sympathique

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19 octobre 2019

Jacques Poulin - Volkswagen blues

Jacques Poulin - Volkswagen blues

Un homme et une femme traversent le continent nord-américain, de la Gaspésie à San-Francisco, dans un minibus Volkswagen. Voilà un "pitch" qui pourrait sembler banal ; grâce au talent de Jacques Poulin, ce road trip se révèle d'une grande saveur ; et source de réflexions fondamentales.
Il y a tout d'abord la plume de l'auteur, toujours porteuse d'une grande douceur, de tendresse et, bien souvent d'humour. Il parvient à créer ainsi une belle complicité entre ses deux protagonistes : Jack, un écrivain quadragénaire qui a du mal à écrire (et qui ne parvient même pas à aimer les romans qu'il a déjà écrits) et Pitsémine, une jeune femme dans la vingtaine, moitié indienne, très libre et d'un esprit très vif, passionnée par les livres et experte en mécanique automobile. Bien sûr, on pourrait ajouter un troisième personnage : leur véhicule, le vieux "Volks" : il les transporte, les abrite et semble jouer le rôle de l'ami protecteur. Dans ce cas, on pourrait encore compter un quatrième personnage : le petit chat noir, vecteur involontaire de certains sentiments ou de certaines idées. Et un cinquième : Théo, le frère de Jack, parti sans laisser de nouvelles depuis vingt ans. Personnage invisible mais fondamental : c'est pour le retrouver que Jack prend la route ; et que Pitsémine, familièrement désignée comme "la Grande Sauterelle", décide de l'accompagner.
Pourtant, derrière cette douceur et cette tendresse, Jacques Poulin ne nous épargne pas la part de douleur et de cruauté qui peut marquer les peuples, de manière collective, et les individus, de façon très personnelle (sans oublier l'influence que le collectif peut avoir sur le personnel).
Car en nous emportant à la découverte de la géographie de l'Amérique, de ses plaines, de ses fleuves, de ses montagnes, de ses déserts, de ses villes, l'auteur nous entraîne aussi à la découverte de son histoire : les affrontements entre colonisateurs et autochtones, les massacres de tribus indiennes, le désarroi des survivants et des descendants de ces victimes. Plus d'un siècle après, Pitsémine est encore marquée par ce que ses ancêtres ont subi.
L'écriture, tout en restant toujours aussi élégante et limpide, rend parfaitement toute l'ignominie de ces conquérants impitoyables et sanguinaires.
Mais au chapitre des souffrances, il y a aussi celle des pionniers, partis de l'est pour voir si l'herbe de l'Oregon et de la Californie était aussi verte que ceux qu'on leur promettait. Des milliers d'entre eux ne la verront jamais, arrêter dans leur parcours et dans leur vie par l'hostilité aveugle des déserts, des montagnes ou des indiens.
Entre douceur et complicité d'un côté, cruauté et désolation de l'autre, Jacques Poulin parvient magnifiquement à nous transporter dans ces paysages grandioses et dans ces questionnements tout aussi puissants. En sa compagnie, nous nous interrogeons sur la confrontation des peuples, l'héritage que portent les descendants de chacun d'eux, mais aussi à propos du sens que nous donnons à nos vies (sous l'influence, là encore, de l'histoire collective) ainsi que sur la littérature, le rôle et le fonctionnement de l'écrivain et la place des livres (le thème littéraire est d'ailleurs fréquent chez l'auteur).
Enfin, au-dessus de toute les autres, plane page après page cette question, fil rouge, de tout le roman : où est Théo? Une question qui pourrait aussi se lire : où suis-je? Où ma vie m'a-t-elle mené? Car quel que soit le but que nous nous fixons (trouver Théo, réussir à écrire un livre, reprendre le "trail" suivi par les pionniers, reconstituer l'histoire douloureuse des tribus indiennes), n'a-t-on pas en réalité qu'un seul objectif : nous trouver nous-mêmes?

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16 septembre 2019

Rendez-vous littéraires de l'automnes

Cet automne, je participe à deux rendez-vous auteurs/lecteurs :
Samedi 5 octobre 2019 : Salon Octobre Noir - Villefontaine (38)

Dimanche 10 novembre 2019 : Salon du livre de Boën/Lignon (42)

Au plaisir de rencontrer de nombreux lecteurs et lectrices, fidèles parmi les fidèles ou nouvellement attirés par mes romans.

Promotion Kindle Avril 2018

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02 septembre 2019

L'essentiel... selon Murakami

Autoportrait de l'auteur en coureur de fond - Haruki Murakami

"Dans le travail du romancier, pour autant que je sache, la victoire ou la défaite n'ont pas de sens. Peut-être le nombre d'exemplaires vendus, les prix littéraires, les critiques élogieuses sont-ils des critères apparents qui fixent la réussite dans le domaine littéraire, mais rien de tout cela ne compte véritablement. L'essentiel est de savoir si vos écrits ont atteint le niveau que vous vous êtes assigné."
(Haruki Murakami, Autoportrait de l'auteur en coureur de fond).

 

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25 août 2019

Rutherford... et Brooks

Cela fait maintenant plus de cinq ans que l'idée d'un roman autour de la figure d'Ernest Rutherford me trotte dans la tête. Enfin, quand je dis cinq ans... cela fait bien plus longtemps que je me suis pris d'affection pour ce grand chercheur, père de la physique nucléaire, figure à la fois pleine d'humanité et de maladresse et exemple de persévérance, de respect et d'ouverture d'esprit, dont la vie est déjà un véritable roman, de par ses nombreux changements de latitude et de longitude, ses rencontres fortes, ses prises de position courageuses, ses découvertes fondamentales, ainsi que les honneurs et les tragédies qu'il a connus. 
En réalité, ces cinq ans correspondent à la période pendant laquelle j'ai commencé à amasser de la documentation. Outre des biographies de Rutherford lui-même, ou un recueil de sa correspondance, j'ai aussi acquis quelques bouquins sur des personnages de son époque, avec qui il a eu des liens plus ou moins importants, tels que Marie Curie ou Albert Einstein.
Puis, je me suis mis à écrire, au début du mois de juin 2019. Work In Progress - Novel on ER - 14 06 2019Alors, j'ai dû me documenter encore plus, sur la topographie des lieux où il a travaillé et vécu, les modes de vies de la dernière décennie du XIXè siècle (pour l'instant), mais aussi les personnages qu'il a connus : leurs physiques, leurs idées, leurs attitudes. Joseph John Thomson, John Townsend, Paul Langevin... pour ne citer que les plus importants, sont donc entrés dans la danse. Puis d'autres, plus lointains, mais qui ont joué un rôle dans la carrière du jeune Ernest : Röntgen, Marconi, Becquerel et les Curie, bien sûr. 

Ernest Rutherford at 25Ayant choisi de débuter mon roman quand Ernest Rutherford commence à travailler à Cambridge, après avoir terminé ses études en Nouvelle-Zélande, j'ai tenté de ne laisser de côté aucun aspect que je jugeais important, complétant par des recherches poussées les biographies dont je disposais. C'est ainsi, par exemple, que j'ai passé deux jours à chercher le nom des femmes qui ont travaillé en même temps que lui au laboratoire Cavendish de Cambridge entre 1895 et 1898... pour finalement n'en trouver aucune (il y en a eu une poignée avant son arrivée et il y en aura d'autres ensuite... mais, ça, on en reparlera).
Au début de la semaine dernière, j'ai achevé la partie "Cambridge" de la vie de Rutherford (achevé, ça veut dire que rien n'est fini : il faut encore relire, alléger, compléter, corriger... mais, ça, c'est pour plus tard).
The Macdonald Physics Building entranceMe voici donc parti pour Montréal, où Ernest s'installe en septembre 1898, avec le titre de "Professeur" (après n'avoir été que chercheur assistant en Angleterre). Là, de nouveau, je me lance dans de grandes explorations du web : à quoi ressemblait l'université McGill de Montréal en 1898 ? Et les personnages qui la faisaient fonctionner ou prospérer, telles que Sir Willam Macdonald, richissime industriel qui finança l'achat des terrains sur les pentes du Mont-Royal, la construction des bâtiments, le matériel de recherche, les salaires des professeurs, j'en passe et des meilleures. 
Enfin, il m'a fallu aussi cerner le plus précisément possible les profils des membres de l'équipe du tout jeune Professeur Rutherford : des canadiens, des américains, des étudiants, des ingénieurs, tous âgés de moins de trente ans, et au milieu desquels une figure particulière se détachait : Harriet Brooks

Harriet Brooks

Pourquoi elle plutôt que les autres? Parce qu'elle était une femme dans un milieu essentiellement masculin ? Parce qu'elle avait du génie et a participé à plusieurs découvertes fondamentales de Rutherford ? Les deux points sont aussi importants. Car femme ou homme, peu importe, la force de son intuition et l'importance de ses résultats en font une figure scientifique de premier plan. 
Pour autant, on ne peut pas laisser de côté le fait qu'elle s'appelait Harriet et pas Harry : à cette époque, ça n'était pas si simple pour une femme de se faire une place, ni dans le monde scientifique, ni dans le monde en général.
Les choses ont-elles évolué ? Un peu sans doute, et on peut s'en réjouir. Mais l'évolution n'a pas atteint son but ultime : que le fait de s'appeler Harriet ou Harry ne soit plus pris en compte pour la progression d'une carrière, ni pour aucun autre droit. 
Avec Harriet Brooks, j'ai donc découvert un autre thème sous-jacent dans le roman que je suis en train d'écrire. Et j'adore me faire prendre par surprise par mes romans ! Au départ, je voulais utiliser la figure de Rutherford pour explorer deux thèmes principaux. Le premier était la capacité de certaines personnes à avancer, courageusement, avec persévérance, exactement comme il l'a fait : né fils d'agriculteur dans un bled perdu de Nouvelle-Zélande, il est parvenu à faire progresser la science de manière spectaculaire et a récolté pour cela les plus grands honneurs (prix Nobel, annoblissement, et multiples récompenses et titres honorifiques). Le deuxième sujet que je voyais comme fil conducteur de mon roman est l'aptitude de transmettre à des plus jeunes, en les valorisant, en les stimulant, en créant une ambiance favorisant l'envie d'apprendre, de comprendre, de chercher. Rutherford agissait exactement ainsi, lui qui savait encadrer ses équipes avec une vraie gentillesse et veillait toujours à reconnaître les mérites de chacun. Il ne fit pas exception dans le cas d'Harriet Brooks. Ni avec les autres femmes avec lesquelles il travailla. 
C'est donc ainsi que ce troisième thème s'est dessiner : utiliser Ernest Rutherford, qui a toujours défendu la place des femmes dans la science, comme exemple à suivre (et à généraliser à d'autres domaines que la science ! ).
En voyant se profiler ce troisième thème, je me suis dit que le personnage que j'avais choisi était décidément un beau personnage !

Rutherford bibliography - 23 08 19
Mais l'histoire ne s'arrête pas là (et je ne dis pas ça parce que ma partie "Montréal" est toujours en gestation) : au fil de mes recherches, je me suis aussi rendu compte qu'Harriet Brooks, malgré les efforts de Rutherford pour que son nom figure dans toutes les publications qu'ils ont rédigées ensemble, était passée à la trappe au fil des décennies. Elle est très peu connu actuellement et, pire que tout, elle est pratiquement absente des biographies de Rutherford (pour des raisons que je crois comprendre, au moins dans un cas... mais je n'en dirai pas plus).
Heureusement, au début des années 1990, deux scientifiques canadiens, réalisant cette injustice, ont tenu à la rétablir dans ses droits et ont publié une biographie... que je me suis empressé d'acheter la semaine dernière. Sans cela, je pense que la partie "Montréal" de mon roman aurait été largement incomplète, voire mensongère. 
Mais ce n'est pas tout. Continuant à fouiller à gauche et à droite, je suis tombé sur une vidéo présentant un projet de pièce de théâtre qui retracera la vie d'Harriet Brooks.
La conceptrice de ce projet ? Elle Denny, actrice et autrice canadienne. 
Son idée ? Sortir Harriet Brooks de l'ombre.
Son ambition ? Donner aux filles d'aujourd'hui l'envie d'oser faire ce qu'Harriet n'a pas pu faire il y a 110 ans : concilier une carrière scientifique et une vie de famille.
Sa particularité ? Etre l'arrière-arrière-petite nièce d'Harriet Brooks.
Une très belle manière de porter la flamme de son ancêtre et de lui rendre hommage.
Découvrez comment elle parle d'Harriet... et parlez-en aussi, comme elle vous invite à le faire à la fin de sa présentation. 

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09 août 2019

Esbjörn Svensson (1964-2008)

En partant pour Stockholm pour y passer une semaine de vacances, j'avais évidemment en tête le visage et la musique d'Esbjörn Svensson. Un pianiste que j'admire et dont la vie s'est achevé bien trop tôt lors d'une séance de plongée dans la Baltique, il y a onze ans.
Pour mon séjour, j'avais trouvé un logement dans une tour de 26 étages au pied de laquelle s'étendait une galerie marchande, à deux pas de la place Medborgar, sur l'île de Södermalm. Et comme dans tous les centres commerciaux, il y a toujours un fond muscial. En sortant un matin, quelle ne fut pas ma surprise d'entendre la radio diffuser les premières notes de Believe, Beleft, Below. Magnifique mélodie, mélancolique et prenante (une vidéo d'une très belle version live est collée tout en bas, pour ceux qui ne connaisse pas encore le talent d'Esbjörn et de ses deux acolytes). 
Quelques jours plus tard, dans mon programme de visites, j'ai souhaité aller visiter Skogskyrkogården, un immense cimetière boisé situé au sud de Stockholm, l'un des deux lieux de la capitale suédoise qui soient inscrits au Patrimoine mondial de l'Humanité par l'UNESCO. Avant de partir, j'ai voulu vérifier si, par hasard, ce ne serait pas là qu'Esbjörn Svensson pourrait être inhumé. Je ne suis pas très attaché aux lieux de mémoire, préférant imaginer que les personnes disparues sont partout où nous pensons à elles, plutôt que circonscrites dans les limites d'un rectangle de terre ou de marbre. Dans le cas d'Esbjörn Svensson, c'est son piano et tous les endroits où on peut l'entendre (y compris les centres commerciaux suédois) qui prolongent son existence parmi nous. J'ai quand même fait ma petite recherche sur une base de donnée spéciale... et j'ai trouvé. 
Esbjörn Svensson's gravestoneCe n'est pas à Skogskyrkogården qu'on peut trouver la tombe d'Esbjörn, mais dans un cimetière plus petit (et moins boisé... mais quand même joliment arboré comme le sont souvent les cimetières suédois), situé juste à côté : Sandsborgkyrkogården (cimétière Sandsborg ou "cimetière du mont de sable"). C'est ainsi que je me suis retrouvé devant cette magnifique pierre. Sa simplicité, alliée à la beauté paisible du cimetière, m'a ému. Et le tout petit coeur gris, piqué dans la terre juste devant, sans rien de plus autour, a joué aussi un rôle. 
Je ne suis pas très attaché aux lieux de mémoire ; mais j'étais heureux d'avoir visité celui-ci.

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Une vue plus large du cimétière : Sandsborg CemetaryEt la vidéo annoncée : 

 

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06 mai 2019

Fête du Livre d'Hyères - 11 & 12 mai 2019

Le weekend prochain sera littéraire et varois : je participe en effet pour la première fois à la Fête du Livre d"Hyères. C'est la première fois, mais j'ai déjà eu la joie de dédicacer dans cette ville, à l'invitation de l'Espace Culturel Leclerc, situé en plein coeur de la ville. 
Cette-fois, invité une fois encore par la même librairie, c'est au Casino d'Hyères que je vous présenterai mes livres... parmi plus de 160 autres auteurs. 

Au plaisir de découvrir de nombreux nouveaux lecteurs. 

Fête du livre Hyères grand format

 

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05 mai 2019

Uršuľa Kovalyk - L'Ecuyère

Uršuľa Kovalyk - L'Ecuyère

Dans la Tchécoslovaquie des années 80, Karolina et Romana sont deux pré-adolescentes à la vie morne. Coincées dans des familles bizarres (voire malsaines), piègées dans des corps contournés et maladroits, enfermées dans un pays que régente la propagande socialiste, isolées des autres jeunes par leurs esprits trop indépendants et leurs comportements peu conventionnels, elles trouvent enfin une échappatoire à ces multiples prisons. Et c'est un troisième personnage, tout aussi central, qui leur offre cette possibilité d'évasion : Cecil.
Cecil, qui deviendra leur meilleur camarade de jeu, n'est pas un enfant de leur âge : c'est un vieux cheval, peu gracieux, mais qui a su rester fier et se montre, surtout, très coopératif quand les deux jeunes filles, encouragées par une monitrice de l'école d'équitation, se lancent dans un défi inimaginable pour leurs corps bancals : faire de la voltige équestre.
Le choix d'un rythme vif et d'un style sobre, aux phrases courtes, sans fioritures, permet à Uršuľa Kovalyk de rendre aussi bien la laideur des décors (nouvelles constructions pas finies ou vieux bâtiments décrépits), que les questionnements et les émois de Karolina, gamine qui devient femme au fil des pages, ou encore la volonté et la force de ces deux acrobates inattendues. Par cette plume très réaliste, l'auteur sait aussi parfaitement évoquer la puissance de la musique (Pink Floyd, King Crimson...) qui transporte Karolina loin de son quotidien gris, et elle parvient à créer toute une galerie de personnages secondaires et, à travers eux, à nous immerger dans la réalité des dernières années de cette république socialiste. On découvre alors surtout des femmes (la mère, la grand-mère, les tantes de Karolina, ainsi que ses coéquipières de voltige) et les quelques hommes qui apparaissent brièvement ou sont même simplement nommés s'avèrent tous peu fréquentables : pervers, ivrognes, violents, dominateurs, ils semblent n'être là que pour démontrer que la moitié de l'humanité ne vaut pas grand chose. Sujet à méditer... Finalement, seul Arpi, un ado marginal qui initiera Karolina aux groupes de rock impérialistes et à la cigarette, relève un peu le niveau de la gent masculine. Et encore...
Dernier point à signaler, le contraste entre ce réalisme, parfois très cru, et le "pouvoir " de Karolina, capable de sonder les âmes des personnes qu'elle croise. Est-ce un effet de son imagination ? une manifestation de son hypersensibilité ? une forme très particulière d'intelligence émotionnelle? ou encore une petite touche de surnaturel dans un univers trop concret ? L'auteur ne nous en dit rien... et c'est très bien ainsi : elle nous laisse le plaisir d'imaginer l'explication qui nous convient. 
En conclusion, L'Ecuyère est un roman élégamment écrit, et plutôt sombre, même s'il est émaillé de scènes d'amitié ou de tendresse maternelle qui posent, de loin en loin, quelques points de lumière. C'est aussi un roman qui permet une plongée dans une époque et un mode de vie révolus, tout en initiant des réflexion sur l'amitié, le dépassement de soi et la place de la différence. Un roman court, mais qui continue à faire réfléchir une fois la dernière page tournée. 

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02 mai 2019

Félix de Azúa - L'Heure du choix

Félix de Azúa - L'Heure du choix

Choisir une femme plutôt qu'une autre ; un homme plutôt qu'un autre. Choisir la résistance ou l'acceptation résignée. Choisir de suivre les conventions de l'art ou de tout envoyer balader, toile, pinceaux, couleurs, et recréer jusqu'à la définition même de l'art. Choisir son pays ou le quitter. Choisir la voie tracée par les générations précédentes ou l'effacer et recommencer à zéro.
L'heure du choix nous présente une brochette de personnages, au début de la vingtaine, dans le cadre de la Barcelone des années 60. Un lieu et une époque où républicains et nationalistes, vaincus et vainqueurs, nouveaux riches et vieilles familles spoliées, étudiants et soldats, artistes et gosses de riches se croisent, se côtoient, se jaugent, s'affrontent.

Essentiellement centré sur une réflexion sur l'art moderne, ce roman nous donne pourtant aussi à réfléchir sur les choix politiques et leurs motivations (vengeance, haine de l'autre, réparation des affronts subis par les ascendants...) ou encore sur l'absence de choix et l'aptitude de certains à se laisser porter par le vent, sans réflexion, si ce n'est de savoir si l'on mettra du gin ou du rhum dans son coca, ou s'il faut ouvrir ou fermer la capote de la Mercedes. Autre question non négligeable soulevée par l'auteur : pour qui sonne l'heure du choix ? Uniquement pour les jeunes, ceux qui ont encore autant d'illusions que de dynamisme ? Ou cette possibilité serait-elle également offerte à leurs parents? IL semble que l'auteur non donne lui-même la réponse (un peu déprimante) quand on voit le père d'Alberto, enfermé dans le souvenir du grand-père que les franquistes ont fusillé ; la mère d'Alberto, enfermée dans ses habitudes de son ménage, son appartement à tenir et le silence de son mari à supporter ; ou encore la mère de Juan, enfermée dans son luxe, son penchant pour la bouteille et ses fantasmes... Quel choix leur est donné, sinon de continuer à tourner en rond dans ces cages qu'ils ont choisies depuis trop longtemps ?  

Dernier point à souligner, et qui participe grandement à la force de ce livre : le style de Félix de Azúa est d'une réelle beauté. Il n'y a pas d'autre mot. Mélodies des phrases, richesse et précision du vocabulaire, élégance des figures de style, pouvoir d'évocation des images, on peut dire que l'auteur a su donner autant de valeur au texte qu'à l'histoire, aux idées ou au protagonistes. Quatre piliers indispensables pour donner vie à un roman réussi. 

Posté par SebastienFritsch à 15:12 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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