Roman historique, roman d'aventures et roman d'amour : ce livre de Catherine Bardon est tout cela à la fois. Mais ces trois appellations, même associées, disent bien peu de la force qu'il porte en lui.

Catherine Bardon - Les Déracinés

Car s'il est question d'Histoire, c'est d'une période des plus sombres de l'Humanité dont il s'agit. Le décor initial est l'Autriche des années 1930 : montée du nazisme, début des persécutions contre les Juifs, humiliations, exclusions, privations, spoliations, destructions, meurtres gratuits, arrestations, déportations... et, pour les rares "chanceux" qui ont pu trouver à cet enfer une porte de sortie, l'exil. 
Ce fut le cas, notamment, des quelques milliers de Juifs allemands et autrichiens qui purent "bénéficier" de la "générosité" de Rafael Trujillo, dictateur psychopathe et sanguinaire, désireux surtout de "blanchir" la population du pays qu'il tenait sous sa coupe, la République Dominicaine. Il avait fait massacrer quelques années plus tôt 35000 Haïtiens (travailleurs agricoles (comprendre "esclaves") bien utiles, mais trop noirs à son goût) ; faire venir une poignée d'européens à la peau pale était une méthode un peu moins radicale (mais sans doute plus acceptable pour ses amis américains) de parvenir à faire évoluer la pigmentation des Dominicains. (Il est d'ailleurs à noter que Trujillo, métis lui-même, se tartinait du fond de teint blanc pour effacer ses origines... Mais pour en savoir plus, lisez l'excellent livre de Mario Vargas Llosa, La Fête au Bouc, que j'avais adoré également).
Ensuite, décrire Les Déracinés comme un roman d'aventure est assez juste, mais il ne faut pas y voir que l'enthousiasme de la conquête, la fierté de faire sortir de terre logements et plantations, le bonheur de la vie au grand air sous le soleil permanent (mis à part quelques ouragans). Oui, les "Déracinés" arrivés à Sosúa, sur la côte nord d'Hispaniola au début des années 40 ont connu tout cela. Mais ce fut après avoir vécu des années d'inquiétude puis de terreur sur leur terre natale, suivies de très longs mois d'errance, de camps de réfugiés en trains bondés, de passages de frontières angoissants en traversée maritime interminables.
Enfin, dernière composante de ce roman : l'histoire d'amour. Ils sont beaux, ils sont jeunes, ils sont passionnés. Voilà comment ça commence souvent et voilà comment ça commence dans Les Déracinés. Mais en plus d'être beaux, jeunes et passionnés, Almah et Wilhelm sont juifs en Autriche dans la seconde moitié des années 30. Et ils vont traverser ces pages sombres, avancer en âge, partager épreuves et joies ; et donner à l'amour des significations autrement plus puissantes que celles qui nous montent à la tête lorsqu'on est
beaux, jeunes et passionnés

Attiré par le thème central de ce roman (dont je n'avais jamais entendu parlé mais qui me fut si bien présenté par l'auteur elle-même lors d'un salon du livre où nous nous étions rencontrés), j'ai été rapidement séduit par l'écriture, élégante, évocatrice, parsemée de comparaisons judicieuses et originales et régulièrement teintée d'humour (comme pour disséminer fugacement un peu de lumière au milieu des ombres). En somme, une plume très éloigné des platitudes stéréotypées si fréquentes dans les romans actuels.
Par ailleurs, Catherine Bardon nous expose ce pan d'Histoire de manière vivante (et donc émouvante, voire éprouvante par moment), avec un vrai talent de conteuse. Pas de didactisme, ni pour le côté historique, ni pour le côté géographique : des faits, des lieux, très bien décrits et mis en scène au fil des évènements que vivent ses personnages. Des personnages auxquels, je dois bien l'avouer, je me suis fortement attaché. En partageant les épreuves, les doutes, les questions, les angoisses, les sursauts de courage et les accès de faiblesse d'Almah et Wilhelm, de leurs proches, de leurs amis, on les sent devenir nos soeurs, nos frères. Grâce à cette immersion que nous offre Catherine Bardon, on devient un Juif de Sosúa dans les années 40, archétype de ces "déracinés" de toute couleur, religion, origine, que le monde a porté, porte et portera (c'est à craindre) encore longtemps.