Philippe Claudel - La petite fille de Monsieur Linh

La guerre, le deuil, le dénuement, l'exil, la solitude. La vie de Monsieur Lihn se résume en ces quelques mots. Il n'a plus rien, plus personne. Il n'a que ses souvenirs, les beaux et les noirs ; il n'a que les vêtements qu'il porte ; il n'a qu'une photo du couple qu'il formait, il y a longtemps ; il n'a qu'un sachet de terre de son pays ; il n'a qu'une valise pour protéger tout cela ; et il n'a plus que sa petite fille comme dernier représentant de sa famille décimée. Il la serre contre lui, la nourrit, la cajole, lui chante une chanson, toujours la même.
Puis il arrive dans un autre pays, est pris en charge par une association, est casé dans un dortoir. Il a un lit, des repas, des vêtements. Mais il lui reste le deuil, l'exil, la solitude ; auxquels s'ajoutent le mépris des autres réfugiés, le froid de ce pays si différent, sans repères, sans odeur et dont il ne connait pas la langue. Heureusement, il reste sa petit fille. Sa raison de vivre.
Voilà le thème initial de ce roman, celui qui apparaît tandis que Monsieur Lihn voyage entre sa terre natale et son pays d'accueil, puis s'installe sur ce sol étranger. Ce thème se résume en quelques questions : pourquoi vivons nous? quelle motif nous pousse à avancer, même après avoir tout perdu?
Bien sûr, tous les autres mots que j'ai écrits un peu plus haut sont aussi des sources de réflexion proposées par Philippe Claudel. L'exil, la solitude, le rejet, l'impossibilité de communiquer, la perte des repères.
En observant cet inventaire, on peut se dire que ce livre est d'une tristesse immense, malgré la tendresse des gestes de ce grand père consciencieux quand il s'occupe du bébé dont il a la charge. Une telle lecture doit immanquablement plomber les journées de ses lecteurs, peut-on imaginer, au premier abord. Mais il n'en est rien. Car, peu à peu, le sujet réel se fait jour. Et il est porteur d'espoir, porteur de la lumière que tous les mots évoqués précédemment cherchent à éteindre. En effet, dans cette ville froide et sans odeur, dans ce pays étranger, au milieu de ces gens qui l'ignorent ou se moquent de lui ou encore de ces bénévoles qui lui viennent en aident matériellement, mais sans apaiser sa détresse morale, le vieux Monsieur Lihn, découvre un trésor ; un trésor qu'il semble n'avoir jamais rencontré par le passé : l'amitié. Lui qui vivait uniquement pour sa petite fille (et ne voyait un sens à sa vie que dans cette présence), va avoir la chance de trouver quelqu'un d'autre, un solitaire comme lui, un homme perdu et affligé par la vie, comme lui ; et ils vont devenir amis. 
Dit comme ça, cela paraît simpliste, mais cette amitié, née sur un banc, dans le froid, au bord d'une avenue bruyante, est exceptionnelle. C'est une amitié sans mot (pourtant l'homme que rencontre Monsieur Lihn parle tous le temps, mais ils ne se comprennent pas) ; c'est une amitié faite uniquement de présence, de geste de réconfort ; une amitié née d'une reconnaissance : deux désespoirs, deux solitudes, deux nostalgies qui se trouvent et s'attachent l'un à l'autre. 
Le style de Philippe Claudel peut lui aussi paraître très basique : pas de grandes envolées lyriques, uniquement du concret, des moments de vie très pratiques, des souvenirs esquissés, des inquiétudes très primaires. Mais les phrases pour dépeindre tout cela s'avèrent ciselé, précises, parfaitement adapté au dénuement de Monsieur Lihn. On se retrouve ainsi plus proche de lui, dans les lieux qu'il parcourt et dans les questionnements qui l'habitent.
En conclusion, La petite fille de Monsieur Lihn est un roman touchant, beau et simple. Mais n'est-ce pas cela l'amitié : inutile de chercher les mots pour la décrire ; mieux vaut se contenter de la vivre.