Après les géants Hugo ou Balzac, les récents Camus et Vian, les encore-vivants Modiano et Djian, les écrivains actuels sont-il capables de nous offrir de grands romans ? Quand je dis "actuels", je parle des auteurs actifs dans les années récentes, sans pour autant truster les rentrées littéraires depuis l'époque pompidolienne. Marcus Malte en fait partie, de ces jeunes auteurs (comment ça ? on ne peut pas dire "jeune" pour un auteur de moins de cinquante ans ? Oui, bon, je sais, Marcus Malte les fêtera en décembre prochain, mais il est quand même plus jeune que tous les précités, alors, hein ! Et je ne dis pas ça parce qu'on est de la même génération, lui et moi ; fin de la parenthèse).
Marcus Malte - Le GarconLa réponse, évidemment, était dans la question : oui, il existe encore des auteurs capables de donner naissance à de grands romans. Et parmi ceux que j'ai lu récemment, il y a Laurent Binet et sa Septième fonction du langage, ou encore, vous l'aurez devinez, Marcus Malte et son Garçon. Je n'avais pas pris le temps de rédiger un avis sur le premier ; je ne veux pas manquer l'occasion de le faire pour le second.
L'histoire, mouvementée et tortueuse, je ne la résumerai pas (est-ce possible, d'ailleurs?) : je vous inviterai à lire les autres chroniques qui l'ont déjà fait. Je me contenterai de tenter d'expliquer mon jugement sur cette oeuvre, jugement que certains trouveront peut-être excessif. Mais c'est justement pour cette même raison que ce roman est à mes yeux exceptionnel : car il est excessif. Mais excessif sans exagération ; avec, au contraire, un grand réalisme. Et c'est l'un des tours de force de l'auteur. 
Excessif, en effet, le destin de ce Garçon, vivant tout d'abord coupé du monde, puis devenant orphelin dès le début de l'adolescence, et qui se distinguera toujours des autres humains par son incapacité à maîtriser le langage et à ressentir la peur. Il vivra par la suite avec la même intensité chacune des expériences que son cheminement lui imposera. Changeant de mode de vie, de lieu, de compagnons de route, il sera, à chaque fois, tout autant l'exemple vivant de l'engagement total que du renoncement absolu. 
Excessifs, les autres personnages : l'ogre Brabek, monstre de muscles, aussi tendre que cultivé ; la jeune et solitaire Emma, vivant sa vie avec tant de passion qu'elle est capable de jouer du piano sans discontinuer pendant des heures, à s'en meurtrir les doigts, dans l'espoir que la musique ramènera à la vie le Garçon, plongé dans le coma ; et dans les jeux de l'amour, elle se montrera tout aussi investie, à la fois quand il s'agit de comprendre et maîtriser les règles (toutes les règles possibles) des jeux de l'amour physique que de vivre, à distance, la pureté d'un amour fidèle, moteur d'un espoir si fort qu'il semble être capable, à lui seul, d'assurer le retour du Garçon auprès de celle qui l'aime.
Excessifs aussi les évènements qui parsèment la vie du Garçon : les morts se succèdent, mais il avance ; le dénuement, la maladie, la police lui tombe sur le dos, mais il avance ; la Grande Guerre le prend dans ses serres, mais il avance. Et, à chaque fois, il ne se contente pas d'observer ce qui se passe : il agit, il interfère dans le destin des autres, il l'améliore à chaque fois.
Alors vient cette question : qui est Le Garçon ? Au sens habituel que l'on donne à cette question, on est bien en peine de répondre. Il n'a pas de nom ; il est incapable de parler et donc de s'en donner un ; et il ne peut pas plus expliquer d'où il vient, ce qu'il a vécu ; enfin, orphelin à douze ans suite à la mort de sa mère avec laquelle il vivait seul dans une cabane à l'écart de toute autre présence humaine, il ne sait rien du monde ; il n'a aucune idée préconçue ; il est vierge de tout : de langage, d'identité, de jugement sur les autres. Est-ce suffisant pour parvenir, comme il le fait si bien, à se glisser dans la peau de tous les personnages qu'on veut lui faire jouer (garçon de ferme corvéable à merci, assistant d'un ogre de foire, amoureux et amant plongé dans les passions raffinées de la musique, de la littérature et du sexe, soldat déterminé, cruellement efficace, étonnamment increvable et magnifiquement héroïque)? Est-ce suffisant, cette virginité du "moi", pour qu'il soit capable de passer d'un attachement à un autre, sans se retourner, sans connaître les poisons du remord et du regret qui alourdissent si fréquemment nos pas? N'y aurait-il pas une autre raison pour expliquer les attitudes, les réactions de ce Garçon ? Est-il vraiment humain? N'est-il pas, plus justement, une allégorie de ces forces qui nous manquent parfois, de ces motivations qu'on ne parvient pas à trouver? Ce garçon n'a-t-il pas été conçu par l'auteur comme une sorte d'ange gardien, celui qui vient dans la vie de certaines personnes, pour y apporter la lumière, y mettre un peu de douceur, y faire fleurir une raison de continuer à avancer? Et quand la route s'achève, l'ange passe à autre chose. Sans doute ne connaîtrai-je jamais la réponse à ces questions ; alors je vais évoquer le dernier point, après les personnages, les évènements et les idées si puissantes qui sous-tendent la création de ce Garçon. Et ce dernier point, c'est l'écriture de Marcus Malte. Le vocabulaire est riche, vivant, excessivement (encore !) précis, sans aucune facilité. Le phrasé est élégant, fluide. Le rythme est tantôt violent, tantôt poétique, mais toujours parfaitement adapté à la scène. Et c'est ainsi que les images, les sensations, les réflexions nous sont offertes dans une très grande clarté. On entre dans ce roman comme on plonge dans une eau attirante ; et on y avance sans à-coup, se laissant porter par l'auteur tout au long du courant, traversant avec le même plaisir les bassins paisibles ou les rapides violents.
Alors comme j'ai écrit en introduction les noms de Hugo ou de Balzac, de Vian ou de Camus, sans avoir besoin de préciser le moindre prénom, je pense, après avoir lu Le Garçon, que la liste des grands auteurs français peut s'augmenter d'une ligne où l'on écrira simplement : Malte.