08 avril 2008
Christine Spadaccini - Existe en ciel
Quel genre de livre est-ce donc que cet "Existe en Ciel ?" Un roman protéiforme aux chapitres apparemment sans lien, mais pourtant tous raccordés sur un même fil noir ? Des nouvelles, noires, bleu-noir ou bleues vif, comme le ciel lui-même sait l'être au gré de ses humeurs ? De la poésie ? Des chroniques de vie, empruntées à d'autres et romancées par l'auteur ? Ou alors pas romancées du tout, offertes dans leur crudité, leur cruauté, leur simple réalité, par un coeur d'écrivain qui sait voir, puis comprendre, puis dire ce qu'il nous faut comprendre à notre tour ?
C'est un peu tout ça à la fois, "Existe en Ciel". Alors, pour simplifier, je dirai que c'est un livre. Mais pas seulement un livre à lire : c'est aussi un livre à vivre, à dire, à écouter, à relire et à penser.
La plupart du temps, les textes commencent par de belles images, encadrées de douceur et de fraîcheur : des moments d'enfance ou d'amitié, des paysages, des détails de vie qui nous rappellent la nôtre, nous font entrer dans la scène, nous poussent à nous identifier à tel ou tel personnage. Mais le cadre joli finit par rencontrer l'encre noire. Elle coule doucement, entre par un coin de l'image, discrètement, puis s'étend, s'épanche, mange les couleurs et finit par tout envahir. Et nous, on est toujours là, au milieu de la scène, au milieu de l'encre noire, noyés, envahis nous aussi, par les mots et les douleurs qu'ils exposent, sans artifices, sans effets inutiles. Il n'y en a pas besoin dans ces textes : ils se contentent de la vérité et du talent.
Pour être franc, ce n'est pas toujours facile à lire, les textes de Christine Spadaccini. Je ne parle pas du contenu : il est difficile, douloureux, bouleversant tout le temps, aucune ambiguïté là-dessus. Je parle du contenant, du style, de l'écriture ; ou plutôt des écritures. Car Christine Spadaccini a plusieurs écritures. Femme-orchestre de la plume, elle sait jouer des mélodies aux tempos et aux orchestrations relativement classiques : je pense au premier texte, intitulé "Existe en ciel", mais aussi à "Miroir, mon beau miroir", "Terminaisons nerveuses", "Furieuse" ou "Pas le temps", qui d'emblée, m'ont emballé, accroché, sans efforts. Mais il y a aussi des pièces plus déroutantes, où le rythme des mots, les rebonds de l'un à l'autre, les répons d'un personnage à un autre, ou d'une vie à une autre, les successions de mouvements disparates (un morceau de texte, puis un extrait de blog, puis de nouveau un texte, puis une liste, ou un article de loi, ou une recette, ou un "décompte", comme celui qui courre de la page 89 à la page 92 et qui est une pure merveille de poésie et de douleur) tous ces mouvements, donc, ne facilitent pas la tâche du lecteur. Mais écrire, est-ce facile ? Alors pourquoi lire devrait-il l'être ? L'or, le bel or, on ne le trouve pas seulement dans les vitrines des bijoutiers, bien rangé, bien brillant ; il faut aussi parfois se coltiner avec le courant, les deux pieds dans la boue, les deux mains dans l'eau froide et remuer, suer, peiner pour trouver la pépite, ou les pépites ou un filon entier.
Alors, dérouté, secoué, perdu, par moment, oui, je l'avoue, je l'ai été. Mais, en fin de compte, quelle que soit la forme choisie, quelle que soit la facilité ou la difficulté ressentie au moment d'entrer dans le texte, j'ai été séduit tout au long de ce livre. Et admiratif lorsque j'atteignais le point final de chacune de ses parties. Car Christine Spadaccini sait être joaillier sage ou rivière aurifère tumultueuse selon son humeur. En plus d'être femme-orchestre, écrivain, poète, traductrice, cela fait beaucoup, non ? Et cela explique que son recueil "Existe en Ciel" soit impossible à classer dans un genre particulier. C'est simplement de l'art. Et il faut simplement le lire et se laisser emporter.
Commentaires
Pour ma part je n'avais pas pu le terminer justement à cause du style d'écriture qui m'avait lassée, mais je trouve que tu en parles admirablement, l'auteur sera sans aucun doute touchée par ton billet. En tout cas moi qui n'avais pas aimé je l'ai été !
Ah, ben justement je me le suis fait prêter par les théières! Je vais le lire bientôt! Pour l'instant je n'ai lu que de bonnes critiques!
dis donc, Seb, tu as autant aimé que moi !
Et tu en parles diablement bien, j'adore ton billet (et la kiki va adorer, sans aucun doute, elle va rougir, même)
@ Bladelor, si le style "original" de Christine Spadaccini t'a fait refermer le livre avant la fin, je ne peux que te conseiller d'aller voir vers la fin, justement : les deux derniers textes sont plus en style "classique" (même s'ils ont une touche très particulière quand même). Essaie donc "Furieuse" et "Pas le Temps" et tu m'en diras des nouvelles de ces deux nouvelles. Sans vouloir te commander ;0)
@ Lucile, je te souhaite une bonne lecture alors. Il y a effectivement plein de bonnes critiques, mais il faut se faire son opinion par soi-même, tellement c'est... inhabituel.
@ Amanda, il me semble effectivement me souvenir que ta critique était plutôt emballée aussi. J'espère que Kki ne va pas tro prougir, tout de même !
"La plupart du temps, les textes commencent par de belles images, encadrées de douceur et de fraîcheur : des moments d'enfance ou d'amitié, des paysages, des détails de vie qui nous rappellent la nôtre, nous font entrer dans la scène, nous poussent à nous identifier à tel ou tel personnage. Mais le cadre joli finit par rencontrer l'encre noire. Elle coule doucement, entre par un coin de l'image, discrètement, puis s'étend, s'épanche, mange les couleurs et finit par tout envahir. Et nous, on est toujours là, au milieu de la scène, au milieu de l'encre noire, noyés, envahis nous aussi, par les mots et les douleurs qu'ils exposent, sans artifices, sans effets inutiles. Il n'y en a pas besoin dans ces textes : ils se contentent de la vérité et du talent"
Tu sais quoi ? tu devrais penser à faire écrivain. C'est pas que 'écris super bien, mais limite. Enfin je dis ça, je dis rien, hein.
tout à fait d'accord avec Morena... :-)
Jolie ta bannière!
"C'est simplement de l'art"
Voilà exactement l'impression que j'ai eu en lisant "Existe en Ciel". Des mots qui percutent, et le refrain qui s'amuse à vous hanter encore, bien après avoir refermé les pages...
@ Morena : Ecrivain ? Mais c'est pas sérieux, ça, d'être écrivain. Mieux vaut être marchand d'armes : on visite de beaux pays, on rencontre plein de gens riches et en plus, c'est un secteur qui a de l'avenir. Alors qu'écrivain, j'veux pas dire, mais c'est plutôt bouché, comme voie.
Enfin, tout ça, c'est pour montrer que je sais aussi écrire n'importe quoi. Surtout quand je ne sais pas comment dire "merci". Pourtant, il suffit de dire "merci". ;0)
@ Tilu : bon, je vais essayer d'éviter de dire encore des bêtises. Alors, je dirai simplement : "merci".
@ Marie, tu as tout à fait raison : les mots tournent dans la tête longtemps après avoir refermé le livre. A tel point que j'ai eu envie de l'ouvrir à nouveau (et que je l'ai fait) pour lire un texte ou alors simplement un passage, ici ou là.
Et voilà! Ca y est, c'est lu et chroniqué! Un poil moins enthousiaste que toi, mais j'ai tout de même beaucoup aimé!
@ Lucile, je viens de lire ton avis sur ton blog : tu rends en tout cas un bel hommage à l'auteur ; et il me semble que nous sommes d'accord sur le fait qu'elle a du talent même s'il n'est pas toujours facile de suivre sa plume... On finit pourtant toujours par y arriver et cette façon qu'elle a de nous accrocher, même dans les textes plus difficiles, est sans doute une part de ce talent.
Ohh
Mais partout on parle de Kiki!:)
@ Elisabeth, mais il faudrait en parler encore plus, tu ne trouves pas ?
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