Le Quatrième Mur - Sorj Chalandon

Le théâtre et la guerre. Monter une pièce de théâtre dans un pays en guerre. Mettre en scène une tragédie dans un pays qui est une tragédie en lui-même : le Liban des années 80. Donner à dire les mots « frère » ou « sœur » à des hommes et des femmes qui vivent sous la menace les uns des autres chaque jour, parce qu’ils ont oublié que chrétiens, druzes, palestiniens… ne sont que frères et sœurs humains. Donner à jouer ces liens de famille, et la loi, et l’honneur, et la vengeance, et la mort, mis en mots par Jean Anouilh, aux habitants de ce pays qui s’écroule depuis des années sous le poids de l’honneur, de la vengeance et de la mort. Faire mourir Antigone dans les ruines de Beyrouth.

Sorj Chalandon a parlé d’autres fratricides, celui qui a meurtri l’Irlande, ceux qui ont marqué la France. Ici, il confronte des communautés plus nombreuses, mais animées des mêmes motivations : « Je suis ce que tu n’es pas et je dois t’éliminer de ma terre. »

Et derrière « Je suis », il y a tout ce qu’on peut vouloir mettre et qui en fait n’est qu’une appartenance, une étiquette, le hasard d’une histoire, d’une concordance de destins, tracés par les générations qui nous ont précédés. Et c’est ainsi que l’on annonce : je suis maronite, je suis druze, je suis sunnite, chiite, catholique… Et on oublie : je suis jeune, je suis volontaire, je suis pauvre, je suis affamé, je suis amoureux… Des qualificatifs qui ne sont pas des étiquettes, qui sont des réalités communes à toutes ces communautés. Sans parler de ces autres façons que l’on peut avoir de se désigner et qui nous situe par rapport à ceux pour qui l’on compte : « Je suis père de famille », « Je suis maîtresse d’école dans le camp de réfugiés de Sabra ».

Pour faire jouer ensemble ces hommes et ces femmes aux origines si diverses, ennemis de toujours, acteurs d’une même pièce, écrite dans une langue qui n’est pas la leur mais qu’ils connaissent tous, le français de l’œuvre originale d’Anouilh, Sorj Chalandon a choisi un représentant d’une autre communauté, d’une communauté bien plus ancienne que toutes les autres, apparue des milliers d’années avant : un juif. Un juif grec, Simon Akounis, exilé en France du fait d’une autre violence : la dictature imposée par les Colonels dans son propre pays. Un juif issu d’une famille victime d’une autre violence, celle des nazis qui ont exterminé sa famille à Birkenau.

Toutes ces violences, tous ces crimes, basés uniquement sur des étiquettes, sur des appartenances, sur des jugements portés par les uns sur les autres, peuvent-ils prendre fin, le temps d’une parenthèse artistique ? Peut-on oublier ce que l’on pense de l’autre, le temps de voir que l’on parle la même langue, que l’on vit les mêmes émotions, que l’on touche le même public ? Qui aura le dernier mot ? Le théâtre ou la guerre ?

Je vous laisse le découvrir, en vous immergeant dans ce roman magnifiquement écrit, à la fois poétique et concret, d’un réalisme bouleversant, parfois jusqu’à l’insoutenable, et d’une grande humanité, même si l’inhumanité du destin de certains protagonistes peut donner l’envie d’abandonner tout espoir.