Ayant réalisé il y a peu que ma bibliothèque ne comportait pas beaucoup d'auteurs asiatiques, j'ai sauté sur l'occasion quand Babelio a proposé ce titre dans le cadre de l'opération Masse Critique. Je n'avais jamais lu d'auteur coréen.
Pars le vent se lève - Han KangMais ce roman est-il un roman coréen? Bien sûr, il se déroule à Séoul, son auteur y est née, la dictature qui a pesé sur le pays jusque dans les années 80 est brièvement évoquée et, évidemment, les noms des lieux, des personnages sont coréens (et demandent un petit moment d'acclimatation pour se faire à leur sonorité et parvenir à les mémoriser). Pour autant, Han Kang ne se tient pas dans les frontières de son pays : son roman est universel. La peinture, l'apprentissage, les attractions interdites, l'amitié, son dévoiement vers un attachement obsessif, maladif, le mal de vivre qui enserrent dans ses griffes des personnages perdus, ces thèmes ont le même impact sous toutes les latitudes. Mais Han Kang va encore plus loin : elle nous emporte au-delà des limites de notre petite planète. Neurasthénique, solitaire, sa narratrice, prénommée Jeong-hee, ressasse en effet régulièrement (entre autres idées déstabilisantes) des notions d'astrophysique dont elle tire surtout une conclusion : nous humains, ne sommes vraiment rien, comparés à l'immensité de l'espace qui nous entoure ; nos vies, nos souffrances écrasantes, nos passions si puissantes ne sont que des fétus de paille dans le flux du temps qui s'écoule depuis le Big Bang et qui continuera à s'écouler sans nous jusqu'à un évènement final dont nous ne connaissons encore ni la nature ni la date de survenue.
De ces connaissances scientifiques, qui l'ont marquée dès l'adolescence, elle retire aussi d'autres enseignements, notamment au sujet de l'influence des corps sur leur voisinage (démontré au niveau des corps massifs, comme les étoiles, qui déforment l'espace-temps à proximité, mais que Jeong-hee imagine potentiellement extrapolable aux corps humains... rejoignant la notion d'aura... et impliquant une interaction possible entre deux individus proches). 
Ces idées m'ont parlé, évidemment, puisque je me pose fréquemment des questions assez proches, de par mes deux métiers : enseignant les sciences, j'ai approfondi ces thèmes et me suis questionné à leur sujet ; romancier, j'ai pris l'habitude de considérer l'impact sur la nature humaine de toute connaissance. Alors, oui, Jeong-hee, avec ses idées qui peuvent sembler loufoques, m'a parlé. Mais elle peut "parler" à bien d'autres lecteurs, je pense, puisqu'elle porte en elle tant d'autres idées, noires, violentes, affectueuses, désenchantées, résolues ou désespérées. Un agglomérat de contradictions qui, là encore, rend ce personnage universel. 

Une autre particularité de ce roman (et qui peut paraître déroutante, mais augmente surtout son originalité) est sa structure. Il apparait pourtant bien vite que, aussi étrange puisse-t-elle être, cette structure n'est en réalité qu'une représentation du désordre qui règne dans la tête (et dans la vie) de Jeong-hee. Solitaire, du fait que les personnages de sa jeunesse sont morts ou ont fui, elle est en effet lancée dans une sorte d'enquête pour reconstituer les derniers jours de son amie d'enfance, In-ju et, par dessus tout, comprendre son tout dernier jour : s'est-elle suicidée, comme le prétend un biographe de cette artiste-peintre ; ou sa mort était-elle un accident ? 
Cette recherche de la vérité (ou de la confirmation de "sa" vérité) va balloter Jeong-hee entre divers protagonistes, divers lieux, des lieux inconnus ou des lieux qui lui ont été familiers mais que le passage du temps a rendu méconnaissables. Et c'est ainsi que ses pérégrinations et ses réflexions se succèdent dans un désordre apparent (qui la fait pourtant progresser... et les lecteurs avec elle). Ce désordre, l'auteur de Pars, le vent se lève le rend de la manière la plus parfaite, justement, par la structure qu'elle a choisi :  le déroulement est linéaire (la vie de Jeong-hee avance, jour après jour), mais tout ce qui occupe ces journées surgit dans un véritable tourbillon : les époques qui se rappelent à sa mémoire, les fragments assemblés par l'auteur (cinq lignes par là, quatre pages par-ci...), mais, surtout, les formes de narration. S'enchaînent ainsi scènes d'action, scènes de prostration, trajets, recherches, confrontations, conversations, mais aussi les ruminations de Jeong-hee, ses moments de désespoir, ses malaises, ses délires, le tout s'entremêlant à des souvenirs, des rêves et se confrontant par moments à des points de vues externes, dressés comme des obstacles sur son parcours : des lettres, des demi-conversations téléphoniques (l'auteur ne nous retranscrit que les paroles de l'un des deux interlocuteurs) et, revenant régulièrement, l'exposé froid de ces fameuses notions d'astrophysique. Pourtant, comme je l'ai dit, nous avançons, nous emmagasinons les informations, nous approchons de ce qui pourrait être la vérité. Ou la désillusion. Et Han Kang sait disséminer des repères, des étapes-clés, des révélations, dans ce parcours du combattant dans lequel elle nous entraîne. Elle entretient ainsi habilement un suspense dans un roman qui, sans être un polar, est un vrai roman à énigme.

Enfin, un autre point fort de ce texte est la poésie de son écriture. Une poésie au service de la solitude, de la nostalgie, de la tendresse parfois, mais aussi du désespoir, de la folie ou encore de la violence : violence des coups, des lames de couteau, des accidents ou violence plus insidieuse des trahisons et des mensonges. La plume d'Han Kang sait donner corps à ces abstractions ; comme elle sait donner vie au silence, au vent, au froid, aux regrets. Et avec cette poésie, elle parvient à contrebalancer la dureté de ses décors et la froide objectivité des scènes dans lesquelles elle jette ses personnages. Cette écriture augmente encore la valeur de ce roman, riche, complexe, troublé et définitivement marquant.