Pierre Bordage - L’Évangile du Serpent

Quelle belle découverte ! Première rencontre avec la plume de Pierre Bordage, premier coup de coeur. Tout d'abord, j'ai aimé la densité du roman, qui entremêle les points de vue, qui entrecroisent les vies de quatre personnages principaux (quatre "évangélistes"). Tous tournent autour d'un cinquième protagoniste, central, fondamental : Vaï-Ka'i, surnommé "le Christ de l'Aubrac", un indien d'Amazonie, adopté par un couple du fin fond de la Lozère, et qui s'avère, en grandissant, être porteur d'une sagesse et de pouvoirs aussi exceptionnels l'une que les autres. 
Ces changements de vue participent à la richesse du roman, mais les thèmes abordés, nombreux mais tous liés et explorés avec rigueur, augmente encore l'intérêt de cette lecture. Il est question de sagesse, donc, de cette sagesse qui nous relie à notre mère la Terre et que la religion de la consommation et du paraître nous a fait oublier. Il est question de violence aussi : violence des armes, violence sexuelle, violence des extrémismes, violence de la domination masculine, violence économique, violence de la manipulation des médias. 
Un grand nombre de sujets pourrait faire craindre une indigestion, mais il n'en est rien, car Bordage sait les relier les uns aux autres sans artifice et, surtout, les aborder sans les simplifier, sans les caricaturer. On obtient donc un roman très vrai ; et même dans ses excès ou ses scènes surnaturelles, il reste très réaliste. 
C'est d'ailleurs un autre point fort, ce réalisme. Rien n'est omis, rien n'est édulcoré, toute la violence, toute la bassesse, et les moindres détails (physiologiques ou morbides) sont rendus avec la précision d'un peintre de miniatures et à l'aide d'un vocabulaire direct, sans ambiguïté, et même très cru quand le contexte l'exige.
C'est d'ailleurs la deuxième force de ce roman : son vocabulaire et, plus généralement, son style : pas de phrases toutes faites, pas d'expressions banales, pas de facilités, un langage riche, varié, évocateur, la recherche constante de la précision et l'absence de répétitions ou de platitudes qui font monter l'ennui à la lecture de romans étiquetés "thrillers" alors qu'il font surtout frémir par l'indigence de leur style. 
Et d'ailleurs, est-ce un thriller? Le suspense entretenu tout au long de ses 600 pages, quel que soit le point de vue employé, les scènes de violence sans fard, les passages un peu sanglants, pourraient le laisser penser. Mais ne s'agit-il pas aussi d'un roman de politique-fiction, confrontant djihadistes et maîtres du pouvoir de notre beau pays, prêts à regarder tomber les morts si cela peut servir leurs intérêts ? Mais il pourrait tout autant s'agir d'un roman d'amour... ou de deux romans d'amour... ou d'une foule toujours plus importante de romans d'amour. Ou bien d'un roman fantastique, avec ses miracles et ses manipulations mentales par technologie interposée. Ou encore d'un pamphlet contre le formatage de notre pensée par la presse à scandale et la télé remue-fange. Ou, enfin, d'un manifeste écologiste et pacifiste, humaniste, en somme.
En réalité, je crois que ce livre est tout cela à la fois. Et c'est aussi l'une de ses grandes qualités : il est impossible à placer dans une case. 
Néanmoins, le dernier point évoqué est sans aucun doute le cœur de cette oeuvre : même si l'on ne peut effacer de sa mémoire les moments de violence et de sang, il reste, une fois la dernière page tournée, la force des idées humanistes développées par Pierre Bordage. Et c'est sans doute ce contraste entre le monde actuel qu'il décrit, déréglé tant dans son comportement que dans son climat, et l'idéal paisible et généreux de Vaï-Ka'i qui marque les lecteurs. En tout cas, cela m'a marqué. Et donné envie de retrouver la plume de cet auteur.