A la lecture de "l'homme sans lumière", on passe par plusieurs phases... et il ne faut pas s'arrêter à la première. Comme souvent, d'ailleurs : il ne faut jamais s'en tenir à la première impression.
En l'occurrence, la première impression est plutôt tristounette : le style semble plat, et l'histoire banale et dénuée d'intérêt. C'est celle d'un homme insignifiant qui décide d'écrire à un autre homme qui lui ressemble (sexagénaire, célibataire) et qu'il a repéré dans son voisinage. Pourtant, à la fin de chaque lettre écrite par l'homme sans lumière à son alter ego, on se laisse prendre à vouloir lire la suivante, à vouloir entrer un peu plus dans cette intime et étrange relation que l'un entame avec l'autre. Andrieux_l_homme_sans_lumiereEst-ce du voyeurisme ? Peut-être. En tout cas, l'auteur nous a accrochés.
On entre alors dans la deuxième phase : le style est toujours aussi plat... mais on comprend pourquoi  : ces lettres, ce sont celles d'un homme sans lumière, sans passion, sans émotion, vide : impossible qu'il écrive avec panache.
Du côté de l'histoire, évidemment, c'est toujours la même banalité. Pourtant, elle commence sérieusement à retenir l'attention : la façon que l'homme sans lumière à de suivre, d'épier, de jalouser ou de critiquer l'homme à qui il écrit ses lettres, tout cela à un côté légèrement déphasé qui intrigue... et inquiète. D'autant plus que ses lettres, il ne les envoie jamais. Pourtant, certains jours, il décide qu'il va le faire... puis qu'il ne va pas le faire... puis de nouveau qu'il va le faire... La situation de cette homme n'est plus "tristounette", gentiment tristounette : elle devient pitoyable. Et de plus en plus pitoyable que son attitude devient pathologique.
Et puis il continue, il va plus loin, devient agressif, insultant avec son correspondant, ou, au contraire, démesurément tendre et amical. Et il n'envoie toujours aucune lettre. Dans le même temps, plus son agressivité et sa tendresse (en alternance) s'intensifient, plus sa volonté semble également s'affirmer : l'homme sans lumière va peut-être devenir capable de prendre des décisions.
On entre alors dans la troisième phase de lecture : on veut savoir jusqu'où il ira... si il parvient à aller quelque part. Parce que, au début, ses décisions se contredisent encore. Mais cela ne durera pas. Et puis, comme toujours, il y a ce qu'on décide... et  il y a les aléas. Et tout le monde n'est pas préparé à y faire face. Finalement, l'histoire de cet homme n'est plus ni triste ni pitoyable, mais dramatique. Etonamment dramatique, pour un homme à qui rien n'est jamais arrivé.
En conclusion, il s'avère qu'à partir d'un style et d'une histoire volontairement sans lumière, l'auteur parvient à nous prendre dans ses filets, pour  nous faire suivre le sinistre crescendo d'une solitude maladive qui, peu à peu, se fait le terreau de la folie. Une solitude dont personne n'est vraiment à l'abri : c'est plus simple d'être un homme sans lumière qu'un homme brillant, quand on y pense. Il suffit de se laisser faire par la vie. En fin de compte, cet homme sans lumière, c'est peut-être vous. Ou moi.