Tout d’abord, il est indispensable de préciser que j’ai commencé la lecture de ce roman avec un très fort a priori. Eh oui ! J’ai rencontré Solenn Colléter au salon du livre de Brive et nous avons discuté autour d’une bière avec Ecaterina (l’organisatrice de ce « pot de l’amitié littéraire ») et, je dois le dire, j’avais trouvé la susnommée Solenn fort sympathique. Aïe, aïe, aïe ! C’est mauvais ça, trouver un auteur sympa avant de commencer à le lire, c’est risquer, à coup sûr, de manquer d’objectivité. Qu’à cela ne tienne, me dis-je, je vais oublier l’auteur, me concentrer sur le texte et m’imposer une sévérité sans bornes.

Aussitôt dit, aussitôt fait : j’ai chaussé mes rangers (pointure 46), enfiler ma cagoule noire, saisi ma batte de base ball et me suis plongé dans « Je suis morte et je n’ai rien appris ».

Ça attaque fort, très fort. On s’en prend plein la figure, c’est agressif, sale, méchant et ça nous fait entrer sans préliminaires dans le vif du sujet : le bizutage dans une prépa top niveau, tendrement dénommée Ste-Thérèse. Puis, hop, on passe à une scène de souvenirs de vacances de Laure, le personnage central qui vient d’intégrer ladite prépa. Ah ! ces belles vacances au cours desquelles Laure a enfin déclaré sa flamme à Martin, le garçon dont elle était amoureuse en secret depuis des mois ! Puis on rattaque le bizutage : agression, saleté, méchanceté.

J’aurais bien voulu être sévère, dire que le premier chapitre était trop sec, trop agressif et que le second était trop mièvre. J’aurais pu aussi m’interroger sur le motif de cette subite transition. Mais la réponse était trop évidente pour que je perde mon temps à jouer l’avocat du diable : par ce contraste dans lequel elle nous place dès le début, Solenn Colléter nous situe simplement le contexte : la violence, c’est l’univers dans lequel les bizuts sont plongés sans y avoir été préparés (et ça se doit d’être sec) ; la tendresse, la mièvrerie, c’est l’univers dont ils sortent, ces bizuts (et ça se doit d’être mièvre). Car nous avons affaire à des adolescents de 17 ou 18 ans pour la plupart, 16 ou 15 ans pour certains. A cet âge-là, on est encore un peu gamin, souvent complexé, dévoré par les questions et, quand on est une grosse tête comme tous les pensionnaires de Ste-Thérèse, on a déjà un sacré poids sur les épaules. Un poids qui peut se résumer ainsi : si tu n’es pas le premier, ta vie est ratée.

Mais à cet âge-là, aussi, on peut être amoureux. Et quand on est amoureux, on est un peu cucul-la-praline. Comme Laure, follement éprise de Martin, le seul, l’unique, le merveilleux Martin, le martin pour lequel notre Laure est entrée à Ste-Thérèse alors qu’elle aurait pu aller se planquer dans une école un peu plus cool… enfin, un peu moins hard, plutôt. Oh, et puis ça doit lui faire du bien à Laure, d’être un peu cucul-la-praline et de se laisser aller dans les bras de son héros, après une enfance et une adolescence qui lui ont surtout permis d’apprendre à encaisser les mauvais coups.

Oui, mais, quand on est cucul-la-praline et qu’on se retrouve subitement à ramper dans la boue et à ingurgiter de la bouffe pour chien, le contraste est plutôt saisissant. Et quand on est seule témoin d’un crime commis au milieu du capharnaum du bizutage, on regrette sincèrement les moments de douceur et de mièvrerie au bord de la plage (sans parler de ce qui s’est passé sous la tente avec Martin ; mais bon, passons, y'a des enfants qui regardent).

Ce choc n’était-il pas le but que poursuivait l’auteur en alternant scène d’amourette sur la plage et scène de bizutage nocturne ? Mission accomplie, Dame Colléter. Ce qui m’oblige à chercher autre chose pour donner libre cours à ma sévérité. Mais je trouverai, ne t’inquiète pas, je trouverai une faille, un défaut ! Je suis la pour ça : je suis le lecteur cruel et impitoyable ! Je serai sans pitié ! Et d’abord baisse la tête quand tu lis mon blog ! (Non, pas trop bas, sinon, tu vois plus rien).

Alors j’ai continué ma lecture. Et j’ai trouvé !

Ha, ha, tu trembles ! Et tu as raison ! Car j’ai trouvé la faille qui tue. En effet, à un moment donné, j’ai cru discerner quelques longueurs, quelques phrases répétitives : ça bizutait, ça « éxécutait » les « recals » (les « récalcitrants »), puis ça rebizutait et ça ré-exécutait et je trouvais que ça se répétait. Ah, ah, je la tenais la Solenn ! Elle venait de commettre l’erreur fatale ! Trop heureux, je continuais, continuais, me laissais emporter, la laissais m’imposer de la suivre, la laissais m’instiller, de temps à autre, quelques petits détails anodins, secondaires en apparence.

Et finalement, je me rendis compte qu’elle m’avait eu, une fois encore : parce que l’impression de longueur et de répétition, c’est exactement ce qu’elle avait voulu. Parce que le bizutage c’est ça : plusieurs jours à répéter, sans discontinuer, les mêmes horreurs. Et pendant ce temps, pendant que l’on se lamentait de devoir subir tout cela, elle continuait de dérouler son intrigue à propos du meurtre. Et à distiller des détails, apparemment secondaires. Apparemment.

Alors, ensuite, que me restait-il à faire ? Rien, sinon continuer à lire. Et me rendre compte que, derrière l’action et l’intrigue, il y avait une très fine étude psychologique.

On a tout d’abord, tout au long du bizutage, les impressions de Laure : elle ne comprend pas comment on peut se mettre à obéir à des ordres idiots et dégradants, comment on peut ne rien dire, ne pas se révolter, faire comme tout le monde. Elle ne comprend pas, mais pourtant elle fait bien comme tout le monde : elle obéit et elle se tait (« Elle se tait et elle se hait »).

On voit aussi les réactions des autres. On n’a pas un accès direct sur leurs états d’âmes (seuls ceux de Laure nous sont présentés), mais on juge qu’ils n’en mènent pas large non plus, quand on les voit craquer, se lamenter, s’effondrer. Puis on suit l’évolution de leurs sentiments, de leurs impressions et surtout de leurs opinions sur le bizutage, pendant et surtout après. Et c’est très bien rendu. Et la longueur et la répétitivité des « activités ludiques » décrites précédemment par Solenn Colléter trouvent tout leur intérêt ici : sans ces longues pages de description des journées et des nuits de bizutage, on ne pourrait pas appréhender et comprendre les mécanismes psychologiques qui gouvernent à la fois le déroulement du bizutage et aussi son renouvellement, année après année.

A ce point de mon billet, vous constaterez donc ma déception : je voulais être sévère, « dégommer » l’auteur sympathique (parce que bon, y’en a marre des gens sympa, quoi !) et je sentais que j’étais sur le point d’échouer ! Mais ce n’était rien : le pire était à venir ! En effet, tout au long des cent dernières pages, ma batte de base ball m’est tombée littéralement des mains, mes rangers ont commencé à me serrer et j’ai finis par ôter ma cagoule noire, tellement je m’échauffais à suivre les lignes de Dame Colléter. Finalement, j’avais voulu être dur avec elle et c’était moi qui me retrouvais bizut. Et elle s’en donnait à cœur joie.

Car le mystère qu’elle introduit au début de son roman reprend le dessus dans cette dernière partie. Les fausses pistes sur lesquelles elle a pu nous entraîner, les évènements secondaires qu’elle a choisi d’ajouter pour brouiller encore un peu plus les cartes s’éclairent subitement, les uns après les autres… mais cette clarté ne nous sert, finalement, qu’à mieux voir qu’elle nous a eu, une fois de plus : on repart sur de nouvelles pistes (fausses ? vraies ? on ne sait plus !) et on se laisse, comme des bleus, mener par le bout du nez.

Pourtant, à un moment donné, j’ai cru tenir ma revanche : ricanant et haussant les épaules avec fierté et dédain, je voyais enfin se profiler la déconfiture de l’auteur sympa : « Ah, ah », m’esclaffai-je in petto (Ce qui n’est pas si facile. Essayez, pour voir), « je savais bien que le roman finirait comme ça. Pff ! J’aurais pu l’écrire moi-même son histoire ! »

Sauf que, au moment où le dernier écho de mon esclaffage se perdait dans la nuit de Ste-Thérèse, tout a rebondi et je suis reparti dans une tout autre direction. En maudissant cette auteure roublarde qui avait fait exprès de faire croire à une solution facile pour mieux piéger ses lecteurs. Enfin, moi, en tout cas.

Car, finalement, rien n’est facile. Ni d’assister aux scènes de bizutage, ni de voir comment les bizuts en ressortent, ni de trouver la clé du mystère, ni même de lire le dénouement de l’histoire. Car élucider le mystère n’est pas l’ultime but du roman. Il y a encore de nombreuses pages après, des pages très fortes dont je ne peux rien dire, pour ne pas éventer le secret conçu par l’auteur. Et ces pages ne sont pas du tout ce que j’avais imaginé. Jusqu’à la dernière ligne, Solenn Colléter nous surprend. Et si elle nous surprend c’est pour être certaine de retenir notre attention. Car elle veut qu’on l’écoute et que l’on cherche avec elle la réponse à la seconde question que pose son roman, en plus de l’énigme policière. Et cette seconde question c’est : comment tout cela est-il possible ? Comment la future élite de la nation peut-elle accepter de subir de telles humiliations et de les faire subir ensuite à d’autres, plus jeunes ?

La réponse, Solenn Colléter nous la donne. Et elle est tout aussi solide que la clé du mystère dans lequel elle nous a conduit, les yeux bandés, la tête basse.

Alors, si Solenn m'autorise un petit plagiat, je dirais qu'en lisant ce roman, je ne suis pas mort, mais j'ai beaucoup appris.

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