Alessandro Barrico – Mr Gwyn

Un beau roman, doux, lumineux, positif. L’auteur porte un regard attentif (et tendre) sur ses personnages. Il les dépeint en associant de multiples touches, concernant leur physique, leurs habitudes, leurs goûts, leur environnement. Mais pas de longues descriptions : tout cela est distillé au fil des pages, au fur et à mesure d’une intrigue dont le point de départ est une idée un peu saugrenue pour un écrivain : Mr Gwyn, lassé de la célébrité que lui ont apportée ses romans, décide subitement de cesser d’écrire. Mais que va-t-il pouvoir faire ? Il réfléchit, observe… et finit par trouver une idée. Toute l’intrigue se déploie d’abord autour de ces questionnements du personnage central (et des réactions que sa décision ne manque pas de provoquer), puis continue  d’avancer lentement, au gré des préparatifs de Mr Gwyn pour mettre en place cette fameuse idée qui lui permettra de prendre un nouveau départ. Alessandro Barrico sait donner corps à ses protagonistes et aux péripéties qu’il leur invente, permettant à ses lecteurs de se glisser très facilement dans son univers. Sa plume est en effet très vivante, détaillée, mais sans excès et, surtout, très réaliste, tout en étant capable de tisser peu à peu une sorte de fable, parsemée de détails un peu loufoques. Pourtant, en lisant avec attention, et en suivant les personnages avec la même affection que celle que l’auteur a très certainement ressentie au moment de les créer, on peut voir bien autre chose dans les lubies de Mr Gwyn : peu à peu, au fil des aménagements du local dans lequel il va s’adonner à sa nouvelle « activité », sont mis en avant des éléments de nos vies que l’on a bien souvent tendance à négliger. Avec tous ces détails, Barrico met en évidence l’essentiel. Les recherches de Mr Gwyn pour disposer des meilleures conditions de « travail », tant pour la lumière, que pour les couleurs, le son, les textures des objets et du mobilier… cela nous invite à nous interroger : sommes-nous aussi attentifs au cadre dans lequel nous vivons ? Faisons-nous l’effort de nous placer dans l’environnement le plus adapté pour accomplir les tâches qui nous incombent ? Et prenons-nous le temps d’observer notre décor, d’en capter les forces, d’en saisir les inspirations ? Et ces inspirations, leur laissons-nous suffisamment de place ? Ne les noyons-nous pas sous un encombrement, une accumulation d’objets, de sollicitations, de rencontres inutiles et d’activités annexes ?

Bien sûr, Mr Gwyn est un écrivain. Et Barrico aussi. Et moi aussi. Et c’est sans doute pour cela que j’ai été très sensible à ce roman ; et que j’ai aussi relevé cette question qui sous-tend toute l’attitude du « héros » du début à la fin, et qui pourrait se formuler ainsi : « Pour un écrivain, qu’est-ce qui compte le plus : écrire ou avoir du succès ? le plaisir de jouer avec les mots, avec les images, avec les significations des uns et des autres, ou le plaisir d’être reconnu dans la rue ? »
Pour autant, ce roman n’est pas destiné qu’aux écrivains : il est évident qu’il peut « parler » à tout le monde. Car tout ce que l’on fait, que ce soit artistique ou plus « concret », peut nécessiter de se poser les mêmes questions : quand nous agissons, pensons-nous surtout à bien faire ou à plaire ? Et prenons-nous le temps de nous placer dans les bonnes conditions, et de chasser l’inutile, pour trouver le sens exact de nos actes et l’essence de ceux qui les accomplissent : nous. Nous, qui sommes des « détails » parmi d’autres, si l’on considère les outils et les locaux qui sont tout aussi nécessaires à l’accomplissement de nos tâches… mais nous à qui nous n’octroyons qu’une parcelle de l’attention dont nous aurions besoin. Alors, comme Mr Gwyn, débarrassons-nous du superflu, prenons le temps de nous poser, de nous observer, seuls, silencieux, nus, et de voir ce qui fait de nous, de nos vies, de nos êtres, une belle histoire, digne d’un roman.