Colombe Schneck - Dix-sept ans

Dans ce roman, tout est très simple : la situation est simple, le cadre est simple, le style est simple et le thème est excessivement simple : il ne tient qu'en un mot : avortement. Un mot qu'on écrit dans des lois, sur des banderoles lors des manifs, dans des articles pour dire qu'on est pour, qu'on est contre, qu'il faut faire comme-ci, comme-ça, et qu'on associe ensuite à d'autres mots : liberté, tuer, droit, religion, mon corps, sa vie. Mais entre les opinions et la réalité, il y a un écart. Et Colombe Schneck nous aide à le franchir.
C'est ainsi que sur une situation plutôt simple (une adolescente découvre la sexualité... et sa grossesse), dans un cadre simple (famille plutôt aisée, parents ouverts, jeune fille libre, vive) et avec un style simple (pas de fioritures, des phrases courtes, directes, très explicites), l'auteur nous propose un roman fort. Car ce mot simple, que tant d'autres ont à la bouche ou au bout de la plume, elle lui donne chair. Et elle en montre toute la complexité. Elle montre tous les questionnements, tous les bouleversements physiques et toutes les douleurs, notamment celles qui naissent du silence, de l'indifférence, de la solitude que l'on connait quand on vit cet "événement". Le mot "événement" revient d'ailleurs souvent, en hommage au titre du roman autobiographique dans lequel Annie Ernaux a évoqué l'avortement qu'elle-même a connu, exactement vingt ans avant Colombe Schneck.
Et parmi tous les visages que Colombe Schneck donne à ce mot "avortement", c'est justement celui de la solitude qui est le plus frappant. Elle nous oblige ainsi à nous confronter à l'évidence que l'on cherche à oublier en transformant justement les "événements" personnels en statistiques, en textes de lois ou en articles de magazines. Et cette évidence, c'est que nous sommes seuls quand nous traversons une épreuve. Car, que l'on soit pour, que l'on soit contre ou que l'on soit totalement indifférent sur la question de l'avortement, on se doit de comprendre qu'il s'agit d'une épreuve. On ne se contente pas de faire disparaître une mèche rebelle d'un coup de peigne.
Et c'est pour cette raison que la douleur est encore augmentée par le sentiment de solitude. En lisant ce livre, j'ai a plusieurs reprises pensé à la chanson de Brel, intitulée "Seul", qui rappelle, elle aussi, que, face au chagrin, à la pauvreté, à la peur ou encore à la mort, on a beau être entouré, "on se retrouve seul". Dans le livre de Colombe Schneck cela semble d'autant plus troublant que, justement, le cadre que je décrivais plus haut aurait dû la prémunir contre cette solitude. Mais non. Ses parents sont ouverts, à l'écoute, l'accompagnent le jour de l'avortement. Mais pas un mot de réconfort après l'opération ; pas la moindre tentative pour chercher à comprendre ce qui se passe dans la tête de leur fille. Le seul point important est ce qui se passait dans son ventre ; et une fois que "cela" a été enlevé, le problème est réglé, inutile d'en reparler.
Cette douleur, l'auteur l'a portée, l'a pensée, l'a personnifiée, et cela pendant des années ; et des années après a choisi de la transformer en mots. Mais pas des mots simples comme ceux que l'on utilise pour se construire des remparts contre la réalité des événements. Non, des mots choisis, émouvants, qui veulent faire partager et essayer, le temps de quelques pages, de rompre cette solitude.
Un roman indispensable, pour tous, les jeunes filles de dix-sept ans, leurs aînées, leurs cadettes et les parents de chacune d'elles. Mais aussi leurs amoureux, leurs amis, leurs proches, leurs enseignants, tous ceux qui croient savoir ce que peut vouloir dire un simple mot. Mais qui ne peuvent saisir exactement ce que recèlent les définitions des dictionnaires.