14 juillet 2007
encore cette même éternité qui recommence - Prélude
Voici les premières pages de ce roman, écrit en 1993 et entièrement réécrit en 2006 (il sera peut-être publié en 2019, qui sait? La patience n'est-elle pas la troisième qualité de l'écrivain?) .
Ces pages pourraient s'appeler "Prologue", mais elles s'appellent "Prélude". Pour comprendre pourquoi, il faut lire les autres chapitres. Et il faudra donc attendre 2019. Mais la patience n'est-elle pas la (ou l'une des) première(s) qualité(s) du lecteur ?
Vous pouvez aussi jeter un oeil sur la "quatrième de couverture potentielle" que j'ai déjà rédigée, avec 13 ans d'avance (il faut savoir être prévoyant). Peut-être même qu'un jour je vous montrerai la "couverture potentielle". Mais, bon, on a quelques années devant nous...
En attendant, bonne lecture, en compagnie d'Oscar Peterson, qui joue pour vous : "Angel Eyes" (appuyez sur la petite flèche verte ci-dessous). Eh oui, même si l'adaptation cinématographique de ce roman n'est pas prévue avant 2032, la Bande Originale existe déjà. Et Oscar Peterson en est le maître.
Mon
salon compte trois fenêtres. Les deux extrêmes encadrent le sommet de deux
arbres. Chacune le sien. La fenêtre centrale ne perçoit que les bribes de
feuillage les plus excentrées. Elles se mélangent ici, camouflant, le jour, le
réverbère qui surplombe la rue ; mais laissant filtrer, la nuit, une
clarté atone, accueillante, subtilement émoussée, qui répand comme un parfum
d’été immobile au travers des vitres closes.
Une
pointe de cool jazz et on croit toucher la limite supérieure de l’absolu. Un
lambeau d’éternité. L’espoir.
Je
me souviens de cette nuit-là. Je me souviens de chaque harmonie de cette
luminosité timide et pourtant si présente, qui s’invite comme chaque soir. Elle
se dépose sur mes murs, y imprime dans la pénombre chaleureuse les silhouettes
adoucies et pourtant si précises des branches indolentes. Je suis cerné de
feuilles. Bien au chaud dans la nuit, je les vois se confondre aux quelques
motifs floraux, grisâtres à cet instant, que laisse encore deviner, sur le
petit fauteuil, le corps de Nathalie.
Je
sais qu’elle me regarde.
« Jonas ? »
« Oui ? »
Elle
s’est levée et a allumé.
« Je
vais dormir. »
Je
suis resté longtemps, seul, dans mon fauteuil, incrédule face à cette réalité
qui était pourtant la mienne, éclairée par ce plafonnier pourtant si banal
puisque je l’avais choisi moi-même, payé moi-même, fixé moi-même dix ans plus
tôt. J’avais sans doute trop cru pendant cette seule soirée.
Nathalie
avait été superbe, sure d’elle dans cette foule bigarrée. Surprenante également ;
pendant, et surtout après. Et moi, je m’étais senti si mal dans ma peau à côté
d’elle qui s’exposait. J’avais enduré pendant trois heures le goût métallique
acéré de ce qui parcourait mes veines : la honte.
Honte
d’avoir vingt ans de plus qu’elle ? Honte a priori pour les faux pas que
je craignais qu’elle fît et qu’elle ne fit pas ? Mais, si j’avais ces
craintes, c’est bien que chacun de ses gestes faisait vibrer mes propres
muscles. Pourtant, combien d’autres femmes avant elle avaient paradé à mon bras
devant ce ramassis de beaux esprits ? Et aucune n’était jamais parvenue à
dérider ma délicieuse indifférence.
N’était-ce
pas plutôt la honte que l’on voie mon amour ridicule dans mes yeux qui
cherchaient à la saisir ? Saisir Nathalie : émouvant et éprouvant
défi.
Je
préférais oublier ces minutes éreintantes, ces minutes à la suivre pour ne
jamais l’atteindre. Maintenant elle dormait dans ma chambre, si près.
Je
me mis du Stan Getz. J’éteignis la lumière. Et je me repassai, entre les
branchages assoupis, la scène de notre rencontre.
Elle
lisait Wilde. Elle se tenait droite, fière, nimbée de la lumière artificielle
de ce sombre matin de février. Et elle lisait Wilde.
Moi,
je ne me doutais de rien ; je sortais à peine des rues étroites qui
dessinent le vieux Meaux et envisageais la gare l’esprit aussi vide que tous ces passants qui vont gagner leur vie. Moi, c’était
elle. Bien plus que ma vie.
Je
suis arrivé sur le quai encore tout cotonneux, sans question ni attente. J’ai
posé le pied sur le marchepied.
Ce
sont d’abord ses yeux qui m’atteignirent, à la fois par l’intensité de leur
profondeur et la fébrilité de leur mouvement. Ils coulaient avec une vivacité
passionnée et hermétique sur les lignes dont je devinais sans peine la teneur.
Je me suis avancé lentement vers l’autre extrémité du wagon. Je me suis assis
de manière à lui faire face, à une distance suffisante pour pouvoir l’observer
sans qu’elle me voie.
Peu
à peu, les banquettes se remplirent, mais l’espace entre nos regards, tout
aussi fasciné l’un que l’autre, resta vide.
Je
suivais, religieux, les mèches noires qu’elle soulevait de temps à autre d’un
geste inconscient, offrant plus distinctement son visage long et limpide dans
la terne clarté électrique. A chaque fois qu’elle violait ainsi l’écrin soyeux
qui tendait à retomber sur son livre, je pouvais mesurer avec plus de précision
la beauté des lignes franches et effilées qui m’avaient attiré dès l’instant où
j’avais franchi la porte coulissante.
Le
train démarra sans même que je m’en rende compte. J’étais ailleurs. J’étais
contemplatif. J’étais en elle. J’étais tout à ce dessin délicat, presque
imperceptible, que tentaient ses lèvres tendues, immobiles, et ses yeux. Ses
yeux ! Lointains ; profonds ; sombres ; lumineux. L’ai-je
déjà dit ?
D’une
gare à l’autre, le jour commençait à se lever, et le wagon acceptait par petits
flots successifs son troupeau grelottant de banlieusards léthargiques. Et il me
semblait de plus en plus que nous étions deux.
Elle,
elle lisait. Le monde aurait pu s’écrouler, le train aurait pu rouler jusqu’à
l’Atlantique, et plus loin encore, elle lisait. Et moi, je la regardais.
Je
me laissais aller au déroulement de l’histoire que proposait la clarté montante
qui, à travers les vitres embuées, révélait toute une vie sur ses traits fins,
intensément. Je découvrais, dans l’immensité de la richesse de ses yeux, des
images que je n’attendais pas, ni n’avais jamais attendues, ni n’aurais
certainement jamais pu oser attendre, incapable de pouvoir même les supposer.
Ces
yeux sans nom, sans nom possible, ces deux mêmes yeux qui m’entraînaient dans
leur palpitation entre les virgules de Wilde et qui, deux mois plus tard,
allaient m’enchaîner, sans un mot, pour que je la suive tandis qu’elle
papillonnerait au travers d’existences fermées à ce prodige.
Quelle
désolation que ces visages inintelligents ! C’était pourtant une soirée de
penseurs, mais pas plus que les corps sombres, inexistant entre nous deux sur
les rails froids de février, les intellectuels de la mondanité d’avril ne
surent ce qui pouvait naître d’un tel regard. Tout, tout simplement tout. On
pouvait s’attendre à tout voir dans ces yeux là, sans jamais rien en espérer.
Mais
moi non plus je n’ai rien vu. Je ne sais vraiment que maintenant. Et entre ces
deux moments qui s’entremêlent dans ma mémoire, j’étais sûrement le plus
aveugle de tous. Plus que tous ces inconnus sans importance. Qui ne savent
toujours rien.
C’est
seulement quand Stan Getz a arrêté son sax, quand le silence s’est confondu aux
feuilles dormantes autour de moi, que je me suis entendu dire : "je
l’aime."
Alors
j’ai mis Oscar Peterson. Il pleuvait toujours des feuilles immobiles à travers
les carreaux, mais j’avais besoin de plus de nostalgie pour ne pas trop y
croire. Je n’avais pas sommeil ; je n’avais qu’un désir. Que je
m’évertuais par dessus tout à ne pas prénommer.
Encore
maintenant il m’arrive de le sentir. Il me suffit de nier les quatre murs qui
m’entourent d’un peu d’obscurité, d’éclairer de quelques gouttes de ce piano
mon éternité déserte, de respirer sans un murmure les mêmes accords que ceux de
ce soir-là, et je revois les ombres exquises qui m’écoutaient.
Il
ne me manque que son parfum.
Moi
qui ai fait ma vie de souvenirs visuels, qui m’en suis nourri pendant des années
et qui, maintenant encore, ne survis que grâce à eux – eux dont je tapisse
ma solitude – moi qui me suis bâti sur tant d’images, c’est de n’avoir plus
qu’elles qui me désole.
Si
seulement je pouvais faire renaître ce réconfort olfactif, vanillé, aux contours
souples et accueillants. Si seulement je pouvais revoir ces dessins
impalpables, imposant un sublime esclavage autant à l’air ambiant qu’aux
malheureux mortels qui s’y aventuraient. Si seulement je connaissais encore son
parfum, j’en encadrerais ces souvenirs bleus que j’élève en secret.
Mais
mon piano est en cassette, mes rêves sont couchés sous ma plume, et son parfum
s’est évadé un soir, un soir immense, semi obscur, baigné de mon seul amour, et
noyé de cette claire auréole que mes mains cherchaient à retenir de se
coaguler.
Si
seulement ce sang avait eu son parfum.
25 juin 2007
En route vers de nouvelles aventures !
Non, ce n'est pas moi qui pars vers de nouvelles aventures (j'en suis toujours à la rédaction du même roman ("Invitation...") depuis neuf mois maintenant, et j'en ai encore pour quelques mois).
Celui qui est en route vers de nouvelles aventures, c'est "Le Sixième Crime", qui vient d'être adressé à trois nouveaux éditeurs. Ce qui porte à 13 le total des maisons d'éditions qui l'auront reçu.
13, pour un roman policier, ça ne peut être qu'un bon signe.
A suivre...
02 juin 2007
encore cette même éternité qui recommence - 4ème de couverture potentielle
Dans les nuits d’impatience trop aiguë, je sortais. J’allais jusqu’à la Seine, prenant les boulevards mornes, étonné de découvrir, sur les visages abjects des autres insomniaques, des yeux qui ne connaissaient pas son nom. Quand cela m’insupportait trop, je choisissais un carré d’immeubles éteints, dans un quartier de bureaux et d’argent, et je m’y égarais jusqu’aux premiers sursauts de l’aurore. Je reprenais alors le fil de sa vie dont même une seule seconde aurait été capable de brûler des milliers d’existences de divagations comme celle que j’entretenais. Je reprenais sa vie, je reprenais son rire, je reprenais son pas sur mon parquet discret, je reprenais tout d’elle, et elle, elle m’offrait tout. Et je n’en ai rien eu. Sauf peut-être un prénom pour justifier ma vie. Car chaque ondulation de son corps était une prière et chacun de ses regards s’érigeait en désaveu. Quand ses yeux m’invitaient, ses bras se scellaient sur sa poitrine. De ses courbes je n’approchais que l’ombre. Elle n’était désirable que pour être désirée. Que pouvais-je d’autre que la fuite ?
Même si l’on y trouve deux cadavres, « Encore cette même éternité qui recommence » n’est pas un roman noir : c’est un roman bleu-noir. Parce que telle est la couleur de l’état d’esprit de son narrateur, Jonas Burkel, photographe misanthrope et cyclothymique : un brin de soleil, un rire d’enfant, un blues au piano, et la vie lui paraît bleue ; une nuit de solitude, un regard désespéré croisé dans le métro, et une bouffée de noir l’étreint. Mais bleu, c’est aussi la couleur des yeux d’Emmanuelle – tandis que ceux de Nathalie sont noirs. Et noir, c’est la couleur du piano d’Oscar Peterson – sur lequel passe de si chaleureux reflets bleutés. Bleu c’est aussi, bien sûr, la couleur de l’amour – l’amour normal, s’entend : l’amour romantique, tendre, attentionné, affectueux, autrement dit : l’amour « fleur bleue ». Ce que Jonas a toujours fui comme la peste noire. Parce que l’amour n’avait pas sa place dans son âme sombre. Jusqu’à Nathalie. Jusqu’à cet amour inégalable, unique, excessif. Jusqu’à cet amour frustrant, inaccompli et mortifère. Jusqu’à cet amour noir. Un amour qui apportera pourtant la paix à Jonas, en donnant un sens à sa vie. Comme se révèle, après un interminable hiver maussade, un ciel d’un bleu resplendissant.
01 juin 2007
Invitation pour la Petite Fille qui parle au Vent
Rue Monge à Paris. Nairobi. Aéroport Nice Côte d'Azur. Laboratoire de Médecine Légale de Nancy Brabois. Une boutique de fleurs à St-Martin-Vésubie.
Une, deux, trois bagues de fiançailles.
Deux photos.
La Tour Eiffel.
Et toutes ces cartes postales. L'image montre toujours un loup.
Un médecin. Non : deux.
Une fleuriste, bien sûr.
Un guitariste. Non : trois.
Et puis Alice, l'éditeur, la concierge, les cadavres...
Et la petite fille qui parle au vent.
Pour la Voix d'Elise - Prologue
Que
feriez-vous si, à la naissance d’un soir d’été, une voix inconnue venait à vous
pour vous parler d’amour ? Si cette voix était lente et posée ?
Hésitante, bien sûr, très hésitante, mais surtout lente et douce, comme le
dernier ocre du jour se refermant autour de vous ?
Que
feriez-vous si elle soufflait : « Elise... », comme on susurre
un secret ?
Et
si elle élevait de nouveau un silence pour de nouveau le couronner de ce
mot : « Elise... », semblant alors ne pas avoir attendu d’autre
réponse ?
Oseriez-vous
l’interrompre ?
Je
n’ai pas pu.
Malgré
la fraîcheur montant de l’ombre, je suis restée, entièrement nue, au milieu de
mon salon, à portée de cette voix, pour l’écouter avouer encore :
« Elise... » ; puis s’expliquer :
« Excuse-moi
pour tout à l’heure, si j’ai raccroché comme ça, bêtement, sans rien oser
dire... »
Une
pause, encore, pour parfaire la mélodie.
« ...
mais, c’est ce répondeur... je veux dire... ta voix sur ce répondeur... »
C’est
sans doute là que ce murmure aurait voulu que je décroche. Je me suis
rapprochée.
« ...
après tant d’années... »
La
voix s’immobilisa ; pour me laisser compter, peut-être ? Mais quelles
années ?
« Toutes
ces années... »
Aurais-je
dû comprendre ?
« Mais,
tu sais... »
Ils
étaient beaux ses silences.
« ...
je t’aime encore. »
J’ai
cru le voir, collé à son combiné, espérant, espérant d’un espoir presque
audible, espérant qu’Elise réponde : « moi aussi. »
Je
n’ai pas osé lui dire que je m’appelais Clotilde.
Et
il a raccroché.
















