Shan Sa - La joueuse de go

Une écriture magnifique pour une histoire cruelle : cela peut sembler une description très sommaire de ce roman, mais c'est, il me semble, une manière de rendre compte en quelque mots de ce qui en fait les fondations. Car tout le livre s'articule autour de ce principe d'opposition.
La première forme que prend cette opposition c'est le contraste. C'est ainsi que l'auteur fait se répondre les émois d'une adolescente et le drame d'une nation - les premiers s'enflamment, le second couve. En parallèle, se tisse logiquement un lien entre la guerre et l'amour : l'une est violente, de manière brutale ou plus pernicieuse, tandis que l'autre est palpitant, enivrant, jusque dans les "tortures" et questionnements qu'il engendre.
Sur ces fondements centraux, l'auteur confronte aussi l'insouciance et le devoir, la soumission et le courage, l'engagement et le renoncement, l'honneur et la trahison. Une foule de thèmes, liés entre eux, et qui entretiennent la réflexion profonde à laquelle invite cette lecture.
L'autre manière d'exprimer l'idée d'opposition, à côté des contrastes évoqués, c'est la confrontation. Celle qui a mis face à face la Chine et le Japon des années 1930 ; celle, plus universelle et intemporelle, qui place en vis-à-vis l'homme et la femme, chacun pouvant être enfermé dans le rôle que lui assignent les traditions, mais chacun ayant la possibilité de s'en émanciper, à sa manière. Ce n'est d'ailleurs pas anodin que l'auteur ait choisi de raconter son histoire à la première personne, mais en alternant, d'un chapitre à l'autre, un "je" féminin et un "je" masculin.
Enfin, englobant tout cela, la plume à la fois poétique, élégante, crue, violente, vivante de Shan Sa, matérialise cette notion de confrontation dans ce qui fait le coeur de son roman : le jeu de go. Elle place ainsi face à face deux personnes que tout oppose : leurs nationalités, leurs âges, leurs sexes, leurs statuts, leurs rôles, leurs projets, leurs préoccupations. Et nous invite à nous interroger : la vie, avec ses combats, ses victoires exaltantes, ses défaites douloureuses, n'est-elle pas qu'un jeu ? N'est-elle pas qu'une succession de parties, captivantes tant qu'elles se déroulent, effacées du plateau dès qu'elles s'achèvent et que les pions, noirs d'un côté, blancs de l'autre, regagnent l'ombre des pots où ils se rangent? D'autres adversaires viendront, d'autres défis naîtront, d'autres agencements des pièces, d'autres émotions, d'autres joies, d'autres déceptions. A quoi auront servi ceux qui ont précédé?