Rendez-vous manqué entre ce roman et moi. Je partais pourtant avec des préjugés favorables : le titre, original, énigmatique, mélodieux ; les nombreux échos positifs ; et la curiosité, qui me poussait à vouloir comprendre le paradoxe que cet écrivain me semblait représenter. Croisé plus d'une fois dans des salons du livre (dans lesquels il était bien souvent la "star" et moi l'un des multiples auteurs secondaires), il avait fait naître dans ma petite tête une grande interrogation : comment cet homme, avec son allure rappelant plus un bûcheron qu'un poète romantique, pouvait-il avoir la plume tendre et belle que certains lui prêtaient et travailler sur le thème si délicat des sentiments ?
Alors j'ai voulu la connaître, cette plume, et voir comment les sentiments prenaient vie par les mots qu'elle agençait. Et le début du roman m'a enchanté : des images simples, des phrases belles et évocatrices, donnant chair à la solitude, au mal-être, à des douleurs nées de séparation, d'incompréhension. Deux personnages, Louise et Franck, alternant le premier rôle d'un chapitre à l'autre, se dessinaient ainsi, par épisodes microscopiques, petits morceaux de leurs vies tristes.
Et ce qui m'avait plu en entrant dans ce livre finit rapidement par me lasser : l'alternance me sembla rapidement n'être qu'un artifice ; la simplicité de ces deux vies m'apparut finalement très vide. Je me fis la réflexion que ces deux personnages étaient caricaturalement limités, dans leurs existences, dans leurs envies, dans leurs réactions. Et même si l'on s'éloignait du territoire germanopratin dans lequel nombre de personnages de romans vivotent en s'auscultant le nombril, j'avais l'impression de retrouver ces thèmes mille fois rabâchés et remâchés dans les romans contemporains français : l'amour triste, l'amour bancal, l'amour fragile, l'amour qui veut mais ne peut, l'amour en entrée, en plat, en dessert, l'amour au café, l'amour barbotant finalement dans quelques millilitre d'un pousse-café sans parfum. Et, en conséquence, des personnages qui ne vont jamais au-delà d'eux-mêmes.
Je sais pourtant qu'il existe actuellement des écrivains français capables d'emporter leurs créatures vers des univers bien plus larges ; et, en nous entraînant à leur suite, de nous imposer des questions, de nous sortir de notre confort, de nous remuer autrement qu'en nous demandant quelques petits gémissements contrits. Et c'est peut-être là, le souci : après avoir lu Le Garçon, de Marcus Malte, ou encore La Septième Fonction du Langage, de Laurent Binet, ou Réparer les Vivants de Maylis de Kerangal, les amourettes tristounettes, qu'elles soient urbaines (cas le plus fréquent) ou campagnardes (comme dans le roman de Joncour), me semblent bien insipides. Ces trois auteurs dépassent largement le cadre de la petite existence de leurs personnages, ils nous transportent dans des temps, des lieux et des idées qui nous dépaysent, nous font, nous lecteurs, aller bien au-délà de ce que nous sommes. Alors, évidemment, tout roman qui passe après ça, a bien du mal à relever le défi.Serge Joncour - l-amour-sans-le-faire

Pour autant, je ne suis pas certain que la comparaison avec mes trois derniers coups de cœur puisse suffire à justifier le déclin rapide de mon intérêt pour L'Amour sans le faire. Il y a aussi, objectivement, des éléments propres à ce roman qui ont conforter mon sentiment de lassitude. Au fil des chapitres, on a l'impression de compulser un catalogue du malheur, le Manufrance des motifs de suicide ; tout y passe : le veuvage, l'alcoolisme, le harcèlement, le chômage, la solitude des villes, la haine des voisins à la campagne, les grossesses mal assumées, les enfants rejetés par leur mère, les parents paysans méprisés par leur fils intello... Trop, c'est trop. Et la manière dont cela est distillé, de chapitre en chapitre, donne l'impression, là encore, d'un artifice. Allons-y, tirons bien sur le pinceau pour que la peinture couvre plus de pages.
Ensuite, il y a le style : simple, avec de belles phrases, c'était l'idée que j'en ai eue, au départ. Mais bien vite, j'ai pu constater qu'il savait aussi être simple avec des phrases sans intérêt. Saviez-vous que les hirondelles quittent notre pays à l'automne parce que les insectes se raréfient ? Oui, sans doute. Mais on a quand même une explication de ce phénomène, lancée en ouverture d'un chapitre, comme si la méditation sur ce sujet était réellement indispensable. 
Autre point qui m'a agacé : le manque de réalisme de certaines situations. L'auteur n'a sans doute jamais connu le rachat d'une usine et les diverses étapes qui mènent à l'arrêt d'une activité et au licenciement de tous les employés. Louise travaille dans un endroit comme ça. Embauchée en CDI juste avant que des repreneurs rachètent le site et vident tout le stock... Situation plus qu'improbable. Et qui donne lieu à des scènes d'une vacuité confondante. 
Au moins, l'intérêt de ce roman, c'est qu'il m'a permis de tester un mode de lecture que je n'avais jamais osé tenter : étant trop attaché aux mots, à leur valeur, et craignant toujours de rater celui qui donnera la clé d'un roman, ou au moins d'un chapitre, je lis toujours avec beaucoup d'attention, repassant même parfois à plusieurs reprises sur certaines phrases. Eh bien, là, pour la première fois, j'ai expérimenter la lecture en diagonale ; et en lisant la première ligne de chaque paragraphe (même pas la première phrase complète), j'arrivais à la fin des chapitres en ayant rien perdu du sens (tout en ayant, évidemment, gagné pas mal de temps). Cela m'a convaincu d'abandonner cma lecture vers la moitié du livre.