Roman étonnant. Tout d'abord parce qu'on se laisse prendre, emporter, on a envie d'avancer ; alors que, au bout du compte, cette histoire n'est pas vraiment captivante et ce roman pas vraiment réussi.

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Pourtant, l'envie d'avancer existe bel et bien ; et c'est le seul intérêt du bouquin. Je m'explique : cette envie est en fait liée à deux éléments-clés (deux artifices, pourrais-je dire, si je voulais être méchant ; même si je ne pense pas que ce soit de la méchanceté : c'est surtout du réalisme : ce roman sent à plein nez la copie de premier de la classe de Sup de Thrill (Ecole Supérieure des Auteurs de Thrillers) qui a bien appris sa leçon et utilise gentiment toutes les formules qui fonctionnent (ce qu'on peut donc appeler des artifices)).
Le premier artifice est l'écriture : fluide, simple (voire simpliste), elle est à ce roman ce que l'emballage rouge et brillant est aux chips. On en bave, parce que notre oeil est frappé de plein fouet par une couleur attirante. Ensuite, il y une autre recette (astuce? ficelle?) qui emporte le lecteur de page en page, ce sont les petits bouts de réponses qui tombent de temps en temps. Les questions sont posées dès le départ, donc on veut des réponses. Et donc, on se dit, quand elles arrivent : "Ah, j'ai bien fait d'aller jusque-là ! Mais comme je n'ai pas encore toutes les réponses, je m'en vais continuer ma lecture ! Oh, qu'il est fort, cet auteur !".
Mais, au final, à quoi ces réponses répondent-elles? A pas grand chose. Bien sûr, les interrogations sont nombreuses, puisqu'on suit Christine qui a eu un accident il y a vingt ans et qui oublie tout ce qu'elle a vu et fait dans sa journée dès qu'elle dort. Fonction "total reset" et sans même picoler !
Chaque matin, il lui faut donc se prendre la même claque dans la figure : "Non, je n'ai pas vingt ans, j'en ai 47 ; et le mec qui est dans mon lit, ce n'est pas un coup d'un soir, c'est mon mari. Et ma vie est pourrie, parce que je ne fais rien de mes journées, je reste comme une cruche dans ma maison, sans même faire un puzzle ou regarder les Feux de l'Amour."
Pourquoi en est-elle arrivée là? (Non, pas à arrêter de regarder les Feux de l'Amour, mais à avoir la mémoire qui flanche dès qu'elle pique un roupillon). On aimerait le savoir, je ne le nie pas. Et c'est pourquoi on avance dans la lecture. Et c'est comme ça qu'on retrouve, de temps en temps, des petits bouts de réponses, ainsi que je l'ai dit plus haut. En fait, c'est comme à chaque fois qu'on pioche un chips dans le paquet et qu'on croque et qu'on se fait piéger par la dose d'exhausteur de goût que les méchants industriels de la littérature... non, pardon : que les méchants industriels de la bouffe aseptisée ont ajouté dans leurs livres... dans dans leurs chips, pardon. Ce procédé correspond à l'une des leçons de Sup de Thrill, et Wilson se devait de l'employer, un point c'est tout. Histoire de nous donner envie de continuer à baffrer, même si on sait que ça ne nous offre pas tous les bons nutriments que seuls cinq fruits et légumes par jour pourraient nous apporter. 
Mais... en fait, ce n'est pas vraiment tout. Parce qu'un thriller, si je ne m'abuse, c'est effectivement bâti sur des mystères et donc des questions, des tas de questions, plutôt flippantes, et des réponses toujours partielles, ou complètement fausses, en tout cas pas rassurantes du tout ; alors on continue à s'interroger, à se faire bouffer par le doute, par l'inquiétude, la peur, l'angoisse, la terreur... Mais pas dans Avant d'aller dormir.

Et pourquoi donc? Parce que les fausses réponses nous sont resservies en boucle de chapitre en chapitre (eh oui, comme Christine oublie tout dès qu'elle passe la nuit, il faut tout lui réexpliquer... et à nous aussi) ? Ou bien parce que les vraies réponses on les a comprises dès la centième page (sur 410)? Ou bien parce que pas mal d'éléments sont totalement irréalistes? Ou encore parce que le rythme, loin de susciter angoisse et élévation de la tension artérielle, est tout ce qu'il y a de plus plan-plan, mis à part un passage (je ne dis pas où ni quoi ni quand ni qu'est-ce, pour ne pas spoiler), comme si l'auteur s'était subitement rappelé la vraie définition du mot "thriller" (mais sans pour autant se dire qu'il allait réécrire tout le reste pour que ça colle) ? Ou parce que la fin est complètement ridicule, téléguidée (depuis la centième page (vide supra)) et encore plus irréaliste que le reste ? Ou alors parce que cette scène finale tombe comme un cheveu dans un paquet de chips et se conclut à la vitesse grand V, selon la méthode du "C'est comment qu'on l'arrête, ce vélo ? Bah, j'sais pas, je vais freiner avec les pieds."

Donc déception. Et grosse rigolade en lisant la quatrième de couverture (que je lis toujours après et pas avant), qui tartine des promesses de frissons à n'en plus finir et qui achève de me dilater la rate avec deux blurbs impayables de la part de deux écrivains que tout le monde connait pour être un peu chochottes sur les bords et fleurs bleues jusqu'au fond de leurs petits coeurs fragiles : Dennis Lehane (qui a eu "les nerfs à vifs") et Mo Hayder (qui a "dévoré de la première à la dernière page" (ce qui ne veut rien dire, vous en conviendrez)).
Quand je vous disais que ce roman était étonnant ! Même une fois refermé, il réserve des surprises !