Sébastien Fritsch, Ecrivain

Le 18 février 2009, est paru mon troisième roman : "Derrière toute chose exquise". Un roman bleu-noir, à la fois sentimental et cruel, dans lequel se tissent des liens tragiques entre la beauté et la mort.

10 mars 2008

Oscar Wilde - Le Portrait de Dorian Gray

Quel bonheur de lire ce livre... et quelle tristesse de devoir le refermer !
Si je me suis replongé dans ce roman (déjà lu deux fois, il y a quinze ou vingt ans), c'est par plaisir, mais aussi par nécessité (mais une nécessité plaisante, quand même !)
Aujourd'hui, je ne vous parlerai que du plaisir. Pour la nécessité, on verra ça dans quelques jours, lorsque je vous parlerai de Jonas le photographe et du petit ours rose (non, non, rassurez-vous, tout va bien).

Wilde_Dorian_Gray

Tant de choses ont déjà dû être dites au sujet du Portrait de Dorian Gray ! Je vais essayer d'expliquer brièvement ce qui me séduit :

1) L'élégance des phrases, pleines de rythme et de vie, toujours embellies d'un vocabulaire choisi et de tournures fines, et très fréquemment porteuses d'idées fortes : ce livre n'est pas qu'un roman, c'est aussi un manifeste et les paroles que Wilde met dans la bouche de Lord Henry Wotton, au sujet de la beauté, de l'art, des femmes, des moeurs anglaises, des travers de son époque n'ont, de toute évidence, rien de romancé. Et elles sont bien souvent agrémentées d'un humour délicat et succulent.

2) L'ambiance - ou plutôt les ambiances, puisque l'on passe de la belle société aux bouges de l'East End - qui sont rendues à la perfection, à l'aide de détails nombreux, dépeints précisément, mais sans lourdeur : les décors, les objets, les vêtements, les musiques, les mets, les lectures et autres éléments de la vie quotidienne de Dorian et de son entourage, sont intégrés avec beaucoup de finesse dans le fil de l'histoire... et concourrent à l'élégance du texte décrite précédemment. On se sent vraiment invité dans chaque scène, on évolue, presque caméra à l'épaule, au milieu des personnages. De ce fait, refermer le roman après le point final, donne vraiment l'impression de se retrouver à la rue.


3) La construction de l'intrigue : la disposition des éléments clés est parfaitement maîtrisée, mais la progression au sein de chaque scène est également merveilleusement bien agencée, très fluide, très naturelle, sans à-coup, sans coq-à-l'âne. Cela permet encore mieux d'insérer les éléments clés, justement, tout en laissant croire, parfois, que certains de ces éléments ne sont que des détails anodins... avant que l'on comprenne, des dizaines de pages plus tard, quel rôle ils jouent. Je ne porterai qu'un tout petit bémol sur la partie centrale, qui décrit la vie de Dorian, une fois qu'il commence à profiter sans limité de la vie. A ce moment les descriptions des ses activités et notamment de ses dépenses et de sa passion pour des collections d'objets, de vêtements, etc, sont un peu longuettes... même s'il reste, quoi qu'il en soit, la beauté du texte. Tout cela pour dire qu'il ne faut pas se laisser décourager par ces quelques pages : la suite vaut le coup de continuer la lecture.


4) Les tableaux psychologiques : ils sont la clé de voûte de tout le roman; et, pour incarner les idées qu'il veut exposer dans son livre, Wilde utilise trois profils principaux :   

- Basil Hallward, le peintre, qui se questionne sur son art, sur ses sources d'inspiration, sur ses craintes de trop montrer de lui-même dans ses tableaux. Il trouvera en Dorian Gray une source d'inspiration, non seulement parce qu'il en fera le sujet de plusieurs toiles, mais aussi parce qu'il trouvera dans la beauté du jeune homme une motivation, une force qui l'entraînera à donner le meilleur de lui-même. Basil vit en fait ce que tout créateur subit : un sujet, c'est bien ; le courage de s'atteler à la tâche pour lui donner vie, c'est mieux ; le talent pour que cette vie soit admirable, c'est inestimable. Et qui ne s'est jamais trouvé bloqué à la première étape ?

- Lord Henry Wotton, dandy cynique et beau parleur, sans que l'on sache lequel de ces deux traits de caractère influence l'autre. Aime-t-il s'exprimer par aphorismes parce que la vie n'est qu'un jeu et que la décrire en observateur "scientifique" est le seul moyen de la vivre sans en souffrir ? Ou, au contraire aime-t-il tellement faire des phrases, définitives et moralisatrices, qu'il s'est imposé le cynisme et le détachement qui lui permettent de mettre en pratique les préceptes qu'il invente ?
A l'opposé de Basil, pour qui la réflexion n'a d'autre but que de mener à une réalisation concrète - un tableau, en l'occurence - Henry semble ne vouloir faire fonctionner son esprit - fort agile -  que pour produire des mots en l'air. De ce fait, et en toute logique, tandis que Basil se torture au fil du roman, Henry Wotton vit sans jamais s'inquiéter.
Beauté, amour, amitié, sont des valeurs essentielles pour Basil, qui les respecte et les prend comme sources d'inspiration. Pour Henry, les amis, les femmes et la beauté, sont, au mieux, des atouts pour avancer dans la vie, au pire, de simples sujets de conversation.

- Au milieu de ces deux extrêmes, se tient Dorian Gray. Plus jeune d'une dizaine d'années que les deux précédents - il est, au début du roman, à peine sorti de l'adolescence - il devient d'abord ami avec Basil Hallward. Cette amitié est née de l'admiration que Basil porte à la beauté inégalable de Dorian. Elle évoluera de par la rencontre entre Dorian et Lord Henry - rencontre redoutée par Basil, sans doute de manière prémonitoire.
Par ses belles phrases, son attitude hautaine et son cynisme, Lord Henry influencera Dorian. Mais là où l'aîné agit par jeu et avec une distance qui l'empêche de se brûler les doigts aux flammes des amourettes, des jalousies et des inimitiés qu'il peut susciter, le jeune Dorian fera preuve de moins de prudence. Il quittera d'ailleurs l'amitié pure qu'il connaissait avec Basil, parce qu'il prononcera, sous l'influence d'Henry, un voeu énorme, excessif et - normalement - irréalisable.
Puis il s'enfoncera de plus en plus dans l'excés, protégé par le fait que son voeu s'est réalisé, de manière totalement incroyable. Et les, amourettes, la jalousie et l'inimitié de la vie d'Henry ne seront plus alors que de pâles ombres de ce qui fera la vie de Dorian : passions, abus, déchirements, compromissions, haines, morts violentes.

Bon, je n'en dis pas plus, parce qu'il y a quand même un vrai suspens... et aussi parce que, pour une brève explication, c'est déjà un peu long.

Je terminerai juste par l'un des multiples passages que j'ai soulignés au cours de ma lecture.
"L'Art n'a aucune influence sur l'action. Il annihile tout désir d'agir. Il est superbement stérile. Les livres que le monde appellent immoraux sont des livres qui montrent au monde sa propre ignominie."
Souvenez-vous en le 16 avril prochain.

Posté par SebastienFritsch à 14:51 - Lire - Commentaires [19] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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Commentaires

Très beau billet qui résumé bien ce livre ! J'en parle lundi prochain sur mon blog à l'occasion de la Saint-Patrick. J'ai buté sur le chapitre charnière où Oscar Wilde fait étalage des trésors accumulés par Dorian Gray. Et j'ai préféré la 1ère partie à la 2ème partie, mais j'ai quand même beaucoup aimé ce livre ! Il est plein de pistes de réflexion sur la vie...

J'ai hâte d'en savoir plus Jonas le photographe et l'ours rose... et vivement le 16 avril alors ! En attendant, on se voit dimanche. :-)

Posté par Caro[line], 10 mars 2008 à 15:44

@ Caroline, Nous avons donc ressenti de la même façon les trois parties. Mais même si je préfère la première la seconde recèle quand même un joyau inestimable qui est la chute, tout à fait splendide, du roman !
A dimanche.

Posté par Seb, 10 mars 2008 à 18:15

Il faut aussi que je le relise, ton billet me laisse croire que je ne serai pas déçue par cette redécouverte...

Et mille merci pour ton vote !

Posté par Morena, 11 mars 2008 à 11:49

Bon j'ai compris, un autre livre à lire:-)

Posté par michel, 11 mars 2008 à 12:54

Comme Michel : je note! :)

Posté par Lucile, 11 mars 2008 à 16:22

Le livre est dans ma PAL (vertigineuse) depuis quelques mois... Avec un tel enthousiasme, peut-être se hissera-t-il de lui-même au sommet de la pile...

Posté par Ondine, 11 mars 2008 à 16:42

Un très bon souvenir de lecture. Un roman qui marque à jamais !! J'y repense de temps en temps... Finalement, une grande leçon.

Posté par antigone, 11 mars 2008 à 18:45

@ Morena, Michel, Lucile, Ondine et Antigone, Ce roman est effectivement à lire ou relire : impossible de rester indifférent face à un tel chef d'oeuvre. Comme dit Antigone : il marque à jamais.

Morena : de rien, pour le vote. Et encore, tu n'as pas tout vu ;0)

Posté par Seb, 11 mars 2008 à 20:10

Depuis le temps qu'on me le conseille , je vais finir par le faire.... faut seulement que j'attende la semaine des 4 jeudis pour avoir le temps de lire comme je veux ;-)... Merci Seb pour ces billets qui donnent envie!

Posté par tilu, 12 mars 2008 à 08:05

@ Tilu, eh oui, celui-ci, il est incontournable ! Il faudra donc s'y mettre avant la semaine des quatre jeudis.
Par contre, si tu trouves comment on y arrive, à la semaine des quatre jeudis, dis-le moi : ça m'intéresserait. Surtout si elle comporte aussi quatre lundis, quatre mardis, etc, etc.

Posté par Seb, 12 mars 2008 à 09:24

A vrai dire celle qui m'interesserait le plus en ce moment c'est celle des quatre mercredis :-D ...je cherche le chemin , dès que j'ai trouvé ,promis je te donne le tuyau.. :-D

Posté par tilu, 12 mars 2008 à 10:00

Je ne l'ai pas lu jusqu'au bout ce billet. Je souhaite garder la découverte du livre intacte, car celui-ci est dans la liste de ceux que je veux absolument lire.

Posté par InFolio, 12 mars 2008 à 11:27

@ InFolio, j'ai pourtant fait attention de ne pas trop en révèler. Mais je te comprends : je suis comme toi, je préfère entamer une lecture sans rien en savoir à l'avance. C'est pour ça que je ne lis même pas les quatrième de couverture.

Posté par Seb, 12 mars 2008 à 13:29

@seb : je lis parfois les quatrièmes, quand je suis en librairie. Mais comme souvent, je me fie à des conseils "celui-là est vraiment bien" ou à des auteurs dont je connais déjà le style, il est rare que je les lise.
Pour être franche, ici, j'ai lu jusque la fin du 1/. Logiquement, j'aurais dû m'arrêter au 1/ lui-même !

Posté par InFolio, 14 mars 2008 à 15:33

@ InFolio. Alors, pour ce roman, je ne dirai qu'une chose : "Celui-là est vraiment bien !"

Posté par Seb, 15 mars 2008 à 05:54

Un de mes meilleurs souvenirs de lecture d'adolescence...J'ai conseillé à ma fille de le lire dernièrement et elle a adoré aussi.

Posté par kloelle, 16 mars 2008 à 09:32

@ Kloelle, EH oui, ce livre fait partie de ceux que l'on se passe de génération en génération. Mes enfants sont encore un peu jeunes pour que je le leur conseille, mais je n'y manquerai pas le moment venu.

Posté par Seb, 17 mars 2008 à 12:19

bon, apres lecture de ce billet faisant suite" à derrière toute chose exquise " je ne peux que le lire.....je ne vais jamais y arriver!!!!!!!! ma PAL ,mes PAL devrais je dire ,ne diminuent jamais....mais c'est un tel plaisir!

Posté par callophrys, 26 mars 2009 à 12:56

@ Callophrys : ce chef d'oeuvre là, il faut le placer au dessus de toutes les PAL... conseil d'ami.

Posté par Seb, 26 mars 2009 à 16:48

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